Liturgie 30e lundi TO-II Luc 13, 10-17
Méditation
Ce texte raconte un miracle et
une petite polémique, mais il y a un certain nombre de choses qui sont dites de
façon étrange. Il y a tout d’abord la femme. Elle n’est pas possédée comme dit
la traduction liturgique, elle a un esprit d’infirmité. Un esprit
c’est-à-dire un souffle qui la rend infirme, et ça depuis 18 ans. Autrement
dit, c’est un défaut physique qui s’est installé et que Jésus attribuera à
Satan, c’est-à-dire à l’adversaire de Dieu. C’est un handicap qui s’oppose en
quelque sorte à la volonté fondamentale de Dieu qui est que l’être humain vive.
Cette infirmité a une double face. « La femme était, littéralement, se
pliant en deux ». Qui se plie en deux, sinon quelqu’un qui exécute un
travail d’esclave, un travail harassant, qui n’a plus le temps ou plus la force
de se redresser pour voir les autres en face ? C’est donc un mal physique,
mais aussi un mal social, qui touche la personne elle-même qui est en quelque
sorte esclave de son travail. De plus, « elle ne pouvait pas se déplier ».
Littéralement, elle est se pliant sans pouvoir se déplier. Elle subit son état,
même si elle voudrait pouvoir se déplier, se redresser. Bref cet état est vécu
par cette femme comme une forme de malédiction contre laquelle sa volonté ne
peut rien.
Remarquez qu’elle ne dit rien,
elle ne demande pas à Jésus de la guérir, comme le font beaucoup de malades qui
rencontrent Jésus. Non, c’est Jésus qui voit cette femme, l’interpelle et lui
dit « femme, tu es délivrée de ton infimité ». Remarquez, il
ne dit pas « tu es guérie, tu es rétablie », mais « tu es
délivrée ». Autrement dit, elle est comme liée et elle va être délivrée
de ces liens. Et remarquez aussi que Jésus ne dit pas « je te délivre »,
mais « tu es délivrée » : il utilise un passif que les
théologiens appellent « passif divin ». L’auteur de cette action, que
le passif permet de ne pas nommer, c’est Dieu lui-même. Autrement dit, Dieu va
s’opposer à l’œuvre de l’opposant à la vie qu’est Satan qui a lié cette femme
depuis 18 ans. « Et il posa les mains sur elle » : par ce
geste, Jésus se pose en médiateur de l’action de Dieu. Immédiatement « elle
fut remise droite ». De nouveau un passif. Ce n’est donc pas Jésus qui
l’a rendue droite : il s’est contenté de poser un signe qui montre que la
force de Dieu est à l’œuvre à travers lui pour restaurer chez la femme une
position humaine. Toute pliée comme elle l’était, elle ne pouvait pas lever les
yeux vers le ciel. À présent, la première chose qu’elle fait, c’est de se
tourner vers Dieu pour le glorifier. Elle a donc identifié exactement celui qui
l’a délivrée de son mal sur la parole et le geste de Jésus. La femme imite le
peuple libéré de l’esclavage de l’Égypte, qui se met à glorifier Dieu,
identifiant ainsi l’auteur de sa délivrance (Exode 14,30–15,3).
On pourrait s’en tenir là, mais
apparemment ce n’est pas du goût du président de la synagogue, apparemment un
laïc. Et le texte dit qu’il « répond » à quelque chose. Mais à
quoi ? Peut-être à la parole de Jésus ou à la femme, heureuse de glorifier
Dieu. Quoi qu’il en soit, il s’indigne, et son indignation porte sur le fait
que Jésus a soigné le jour du sabbat. Ce qui n’est guère étonnant de la part de
celui qui est le Seigneur du sabbat (Luc 6,3). Son indignation vient donc du
fait que Jésus a fait quelque chose. Mais pensez-vous qu’il s’en prend directement
à Jésus ? Non, il parle à la foule: « six
jours il y a pendant lesquels il faut travailler, en ceux-là donc venez pour
vous faire soigner, pas le jour du sabbat ». En opposant les six jours
au jour du sabbat, il se réfère à la loi du Décalogue, qui dit que pendant six jours
on doit faire son travail et que le septième jour est jour de sabbat (cf.
Deutéronome 5, 12-15). En réalité, c’est un peu absurde ce qu’il raconte. À
l’entendre, on a l’impression qu’il croit que tout le monde est là pour se
faire guérir. Alors qu’il y a juste là une femme infirme et qui, en plus, n’a
rien demandé à Jésus. En réalité, il ne parle pas pour les gens, mais pour
Jésus qu’il n’ose pas interpeller en face. Car c’est évidemment Jésus qu’il
critique à travers ce reproche soi-disant adressé aux gens. À moins qu’il ne leur
parle parce qu’il estime que Jésus est incorrigible et que c’est aux gens qu’il
revient d’éviter de lui donner des tentations le jour du sabbat. Il n’empêche
qu’il critique ouvertement Jésus comme opposé à la loi que Dieu a donnée dans
le Décalogue.
« Le Seigneur »,
remarquez que l’évangéliste ne l’appelle plus Jésus. Il dit « le Seigneur »
pour rappeler qu’il est le Seigneur du sabbat. Il lui répond : « comédien »
- ce qui est meilleur qu’« hypocrite », car le mot grec n’a pas toujours
la nuance qu’a le mot hypocrite en français. Je préfère donc « comédien ».
Un comédien, c’est quelqu’un qui entre dans un rôle qui est fait pour lui, qui
épouse ce rôle. C’est exactement ce que fait ce chef de synagogue : il est
dans son rôle et il le joue quand il dit « Ne venez pas vous faire guérir
un jour de sabbat ». Il est dans sa fonction, il ne parle pas en fonction
de son cœur, de sa pitié pour la femme, mais simplement en fonction des
principes qu’il est censé faire valoir et défendre. Il a tellement épousé son
rôle que cette réflexion lui est venu naturellement.
Jésus le critique alors : « le
jour du sabbat, chacun ne délivre-t-il pas son bœuf ou son âne de la mangeoire
et étant en l’emmenant lui donne à boire ? ». Or dans le
Décalogue, on parle du sabbat comme du jour où on ne fait travailler ni son âne
ni son bœuf. Jésus pousse un petit peu plus loin : non seulement on ne les
fait pas travailler ce jour-là, mais comme il faut qu’ils mangent et qu’ils
boivent, on se met au service de ces bêtes le jour du sabbat alors
qu’habituellement ce sont les bêtes qui servent. Pour parler de cela, il utilise
le verbe délivrer : « vous délivrez votre bœuf et votre âne de la
mangeoire pour les mener boire, et cette femme, fille d’Abraham… » Pourquoi
« fille d’Abraham » ? Dans le judaïsme, Abraham est celui qui
respecte la loi alors que la loi n’a pas encore été donnée. En la disant
« fille d’Abraham », Jésus dit qu’elle n’est pas soumise à la loi. C’est
pourquoi elle que Satan a liée voici
18 ans, elle doit être délivrée de ces liens le jour du sabbat et pas un autre
jour. En effet, le jour du sabbat, c’est le jour où le peuple célèbre la
libération. Selon le Deutéronome, le Décalogue précise que le jour du sabbat on
fait mémoire du fait que Dieu a libéré son peuple de l’Égypte en le tirant de
l’esclavage – raison pour laquelle le peuple n’a pas à s’esclavagiser lui-même
en travaillant sept jours sur sept. Le jour du sabbat, c’est le jour où l’Israélite
proclame sa libération, accepte la libération que Dieu a offerte au peuple. C’est
donc précisément le jour du sabbat qu’il faut délivrer la femme puisque c’est par
excellence le jour de la délivrance, le jour de la vie telle que Dieu la désire.
« Tandis qu’il disait ces
choses, tous ceux qui s’opposaient à lui étaient plein de honte ». On
a ici une citation cachée du prophète Isaïe (45,15-16 selon l’ancienne version
grecque : « Tu es le dieu sauveur ; ils seront couverts de honte
et d’opprobre tous ceux qui s’opposent à lui »). Isaïe parle de ceux qui
s’opposent à Dieu ; l’évangéliste applique cette parole à ceux qui
s’opposent à Jésus et qui ne savent pas qu’en agissant ainsi, ils s’opposent à
Dieu. C’est le cas du chef de la synagogue qui, croyant servir Dieu en faisant respecter
sa Loi – celle du sabbat – s’oppose en réalité à lui puisqu’il fait obstacle à
son désir de vie pour tous. La foule au contraire laisse parler ses sentiments
plutôt que sa volonté d’être étroitement fidèle à la loi : « toute
la foule se réjouissait de tous les actes glorieux qui arrivent par
Jésus ». Comme la femme a chanté la gloire de Dieu, eux aussi la chantent.
Ils s’unissent à sa joie de recevoir la liberté le jour même où l’on fait
mémoire d’un Dieu qui libère les esclaves.
Celle qui était pliée, bloquée
dans une position d’esclave a été déliée de cette position et elle célèbre la
victoire de Dieu sur les forces de l’esclavage, la victoire de Dieu sur
l’Égypte. Le chef de la synagogue, en revanche, reste plié en deux, incapable
de se redresser parce qu’esclave d’une loi qu’il prétend servir, mais qu’il
fait respecter au détriment de la valeur suprême aux yeux de Dieu, à savoir la
vie.
André
Wénin, Hurtebise le 26 octobre 26
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