Liturgie de la Parole 9e lundi TO-II Marc 12, -12
Méditation
(Si le texte ci-dessous ne vous nourrit pas, je vous invite à lire celui de Pierre Hannosset sur son blog: https://padrepierre.blogspot.com/2026/05/saint-justin-mettons-nous-en-presence.html )
Au chapitre 11, une question avait été posée à
Jésus (v. 28) : « En vertu de quelle autorité fais-tu ces
choses ? Qui t’a donné cette autorité pour que tu fasses ces
choses ? » L’échange qui suit entre Jésus et les grands-prêtres, les
scribes et les anciens n’aboutit pas.
Alors Jésus change de registre : il se met à leur
parler en paraboles. Nous avons vu, au chapitre 4, que les paraboles sont
beaucoup plus impliquantes que le dialogue, si les auditeurs n’en restent pas à
leur extériorité. Cela se vérifie car l’écoute de cette parabole qui évoque de
la violence induit à la fin un comportement des auditeurs qui révèle qu’ils
sont concernés : « 12 Et ils cherchaient à l’arrêter, mais
ils eurent peur de la foule, car ils avaient bien compris que c’est à leur
adresse qu’il avait dit la parabole. » La parabole, loin de les mettre en
garde, les amène à révéler ce qu’ils sont au fond.
Mais la parabole dévoile plus que la violence meurtrière qui
peut animer les auditeurs. Elle en révèle aussi l’origine. Mais prenons garde
d’en faire une lecture allégorique qui anéantit sa puissance signifiante. En
particulier, évitons d’associer l’être humain à Dieu, les serviteurs aux
prophètes, le fils à Jésus, bien que cela soit tentant. Cela évite au lecteur
d’aujourd’hui d’être concerné.
« Un être humain
planta une vigne et l’entoura d’une clôture et creusa un pressoir et bâtit une
tour et la loua à des vignerons et s’absenta. »
L’être humain est dans ce verset un investisseur : il
plante et équipe une pour la donner en location à des professionnels. Par la
suite, il sera qualifié de seigneur de la vigne (v. 9). Entre temps, on apprend
que la vigne n’est pas à proprement parler un investissement car son
comportement n’est pas celui de quelqu’un qui veut simplement récupérer un
loyer. On n’envoie pas ses serviteurs, et même son propre fils, se faire
molester ou tuer pour récupérer une dette. Il y a autre chose en jeu.
2 Et au temps favorable, il envoya auprès des
vignerons un serviteur pour qu’il reçoive, des vignerons, des fruits de la
vigne.
3 Mais, l’ayant pris, ils le battirent et le
renvoyèrent vide.
Un premier serviteur est envoyé pour que ce dernier reçoive
des fruits de la vigne. Que sont ces fruits de la vigne ? Le
loyer seulement ? On comprend que la vigne est destinée à donner des
fruits. S’il y a un pressoir, c’est pour faire du vin. Les fruits désignent-ils
le vin produit ?
Un serviteur est envoyé. Mais au lieu de le renvoyer les
mains vides, il est l’objet de violence. Nous ne sommes plus uniquement sur le
registre d’un loyer impayé.
Les versets suivants le confirment, avec une escalade de la
violence.
4 Et de
nouveau, il envoya auprès d’eux un autre serviteur : celui-là, ils le
frappèrent à la tête et l’outragèrent.
5 Et il
envoya un autre : celui-là, ils le tuèrent ; puis beaucoup
d’autres : [les vignerons] battant les uns, tuant les autres.
Au v. 4, frapper à la tête et outrager révèle une atteinte à
la dignité, une marque de mépris. Les vignerons considèrent le serviteur comme
moins que rien. Et d’ailleurs, la logique de violence va jusqu’au meurtre (v.
5) : le faire disparaître des vivants. L’acharnement sur les serviteurs
laisse penser à une haine contre le bâtisseur de la vigne. En frappant,
outrageant ou tuant les serviteurs on atteint celui qui les envoie. Dans
l’espace de la vigne, les vignerons sont les seuls maîtres. Tout rappel que
cette vigne n’est pas leur œuvre déchaîne violence et meurtre. Nous sommes loin
du contrat de location primitif. L’absence du bâtisseur est interprétée comme
abandon de la vigne, voire comme déni du fait qu’ils doivent la vigne à
quelqu’un d’autre.
L’acharnement du bâtisseur à envoyer d’autres serviteurs,
sans intervenir lui-même, est incompréhensible si on en reste à une histoire de
loyer impayé. Il agit comme s’il oubliait ou pardonnait le comportement
précédent des vignerons, en leur donnant une nouvelle chance. Cette patience ne
traduit pas une inconscience ou une indifférence, mais au contraire un espoir
et une forme d’affection envers les vignerons. Mais son insistance ne semble
entamer en rien les vignerons. Ils agissent comme un seul homme : aucune
dissension n’apparaît entre eux ; ils font bloc.
On peut déjà comprendre qu’un contrat entre inégaux – entre
un bâtisseur et des exploitants – contient en germe une violence sans fin.
Cela pose la question fondamentale de l’alliance entre Dieu et les humains
quand Dieu s’absente ou se tait, que traitent les premières Ecritures [1]. Mais aussi, par exemple, celle des
parents et des enfants quand les premiers disparaissent.
6 Il en
avait encore un, un fils bien-aimé ; il l’envoya, dernier auprès d’eux,
disant : Ils respecteront mon fils
7 Mais ces
vignerons se dirent entre eux :
Celui-ci est l’héritier : venez, tuons-le, et l’héritage sera à nous.
8 Et
l’ayant pris, ils le tuèrent et le jetèrent hors de la vigne.
Le fils, bien que se situant dans la série des envoyés du
seigneur de la vigne, fait rupture. C’est le dernier possible, sachant que
l’hypothèse de sa venue en personne est exclue dans la parabole. C’est un fils
et non plus un serviteur : il ne représente pas le seigneur mais est, en
quelque sorte, une part de lui, le fruit de sa chair. Il est qualifié de
bien-aimé : cela confirme que son père n’est pas indifférent, mais mû par
l’amour. Cet envoi a effet de révélation de la vérité des vignerons :
qu’est-ce qui motivait vraiment leur comportement ?
Cette fois-ci nous entendons parler les protagonistes. Nous
n’interprétons plus des comportements : nous entrons dans leur intimité.
Pour le père, il s’agit du respect, opposé au mépris dont ont fait preuve les
vignerons. Seulement de respect : aucune allusion aux fruits évoqués plus
haut. Mais peut-être que ce respect était, au fond, le fruit attendu : le
respect de l’autre, dans sa différence radicale en tant que dans la vigne on
peut être autre chose que vigneron.
Les vignerons ne voient pas un fils bien-aimé mais un
héritier. Leur raisonnement est bizarre : en tuant l’héritier, alors que
son père n’est pas mort, ils n’ont aucune chance d’hériter eux-mêmes. A moins
que dans leur tête, l’absence du père est équivalente à sa disparition. Ils
n’envisagent pas son retour. La violence se nourrit de l’imaginaire, de
l’illusion, de déni de la réalité.
Les vignerons tuent le fils et le jettent hors de la vigne
pour plus qu’aucune trace ou signe ne rappelle l’existence même du seigneur de
la vigne. Ce faisant, ils ont tout pour eux. Plus rien ne fait entrave à leur
toute-puissance imaginaire.
9 Que fera
le seigneur de la vigne ?
Il viendra, et fera périr les vignerons et donnera la vigne à d’autres.
Jésus quitte le mode de parler parabolique en posant une
question à ceux qui l’écoutent. Mais ces derniers ne répondent pas. Jésus
continue en évoquant un scénario : le seigneur de la vigne viendra et
conduira les vignerons à leur perte [2] (ce qui est différent de tuer). A
l’avenir, il donnera cette fois la vigne au lieu de la louer. D’une certaine
manière, le don devient possible parce qu’a été révélé où conduisait le refus
de l’origine. Rien dans les personnages des vignerons n’a été trouvé digne d’un
don.
Précisons que les personnages de la parabole ne sont pas à
prendre comme des personnes réelles. En chacun, il y a du vigneron, mais aussi
de quoi être sujet d’un don. Le don n’efface pas le donateur, il en est un
rappel constant, mais pas sur le régime de la dette. Il n’y a rien à rendre, si
ce n’est de rendre grâce. Il reste signe permanent d’un amour. S’approprier le
don, c’est le perdre.
Ainsi cette parabole touche à une racine de la
violence : le refus ou le déni de l’origine. Cela s’entendait déjà en
Genèse 3, quand, en l’absence du divin, l’humain et sa femme ont mis la main
sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal, arbre faisant signe que ce
n’était pas eux qui avaient planté le jardin. Ceci sur la promesse d’un rusé
serpent qui leur faisait miroiter un imaginaire : vous serez comme des
dieux, vous hériterez de la divinité.
10 Et
n’avez-vous pas lu cette Écriture :
La pierre
qu’avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue tête
d’angle ; c’est là l’œuvre du Seigneur et elle est admirable à nos yeux. »
C’était déjà écrit dans les Écritures (psaume 118). Mais
elles laissaient en suspens la figure de cette pierre rejetée. Les bâtisseurs
peuvent être compris comme les vignerons, de leur point de vue. En anéantissant
toute trace du bâtisseur originel, en particulier son fils, ils se sont vus
comme étant eux-mêmes bâtisseurs. Une autre bâtisse est possible à partir du
meurtre du fils est possible, où ce fils constitue une pierre angulaire.
Je (Raymond volant) partirai du point qui fait la jonction
entre ces deux paraboles : le fils rejeté hors de la vigne et la pierre
rejetée par les bâtisseurs.
Une vigne est plantée, installée, équipée et mise en
location à des vignerons. Celui qui a planté la vigne et qui est à l’origine
du projet, s’en va au loin laissant aux vignerons le soin d’exploiter cette
vigne et de la faire fructifier. Ceux-ci agissent en propriétaires des fruits
de la vigne et veulent tout garder, refusant de donner une part au
maître. Viendra le fils, le bien-aimé ; il sera, comme les autres
serviteurs qui l’ont précédé, maltraité, tué et rejeté hors de la vigne.
Le Seigneur, maître de la vigne, la donnera à d’autres
et le projet va se poursuivre à partir du rejet du fils. Car le fils rejeté,
comme la pierre rejetée par les bâtisseurs, deviendra pierre d’angle de la
nouvelle construction : deux paraboles qui se rejoignent dans le fils.
Deux paraboles qui sont comme deux dynamiques dont la figure
du fils est le point focal : une dynamique du refus du don conduit au
meurtre du fils.
En refusant une part des fruits de la vigne, les vignerons
oublient qu’ils ont reçu cette vigne en location. Ils veulent s’affranchir de
cette condition et lorsqu’apparaît le fils, ils voient en lui l’héritier qui
pourrait les empêcher de devenir propriétaires. Le Seigneur, maître de la
vigne, les fera périr, ce que ils avaient, la vigne en location, leur
est enlevé (rappel de Marc IV, 25 : on lui enlèvera même ce qu’il
a).
Le fils en tant que fils, c’est celui qui a reçu la vie.
Fils, il s’inscrit dans la dynamique du don et personne ne peut lui enlever
cette condition : en rejetant le fils, peut-on détruire son lien avec
celui qui lui a donné la vie, faire que le fils ne soit plus fils ?
Non, nous dit la parabole, puisque la pierre rejetée, le
fils rejeté, deviendra pierre d’angle de la nouvelle construction.
Par Pierre Chamard-Bois et Raymond Volant
Traduction utilisée : voir traductions de travail
https://bible-lecture.org/marc-12-1-12-commentaire/