jeudi 17 septembre 2026

Liturgie de la Parole 24e jeudi TO-II Luc 7, 36-50

Une mystérieuse inconnue qui a nos visages…

Méditation

Il parait que dans le Talmud nous est dit que Dieu compte les larmes des femmes… eh bien, Il doit avoir du travail en ces temps où notre monde est à feu et à sang ! Combien de larmes verseront encore les femmes, mères, filles, sœurs ou amies, sur les victimes des guerres et des attentats ? Combien de larmes de femmes devra-t-Il encore compter, notre Dieu, avant qu’advienne la justice et la paix sur notre terre ? Dans cet épisode de l’Evangile selon Luc, Jésus ne se montre-t-il pas de cette descendance d’un Dieu conscient des larmes des femmes et qui leur accorde de la valeur, ne les considérant pas perdues mais au contraire comme pouvant baptiser l’obscurité de notre monde d’une promesse, celle d’une brèche possible dans nos fermetures à l’amour ? Mais qui est-elle donc cette mystérieuse et courageuse inconnue dont on sait si peu si ce n’est qu’elle est femme, de la ville, pécheresse… bien réducteur tout cela, surtout mis ensemble ! Une femme dont on oublierait presque qu’elle sait écouter ! Elle sait écouter son désir de rencontrer cet homme Jésus que mystérieusement elle perçoit déjà comme son sauveur ! Encore plus mystérieux de savoir comment elle a pu se faufiler chez ce pharisien sans se faire intercepter et se retrouver au plus près de l’invité d’honneur, derrière lui, à hauteur de ces pieds qui ont déjà foulé tant de lieux à la rencontre de ces assoiffés de sens comme elle. Qu’est-ce qui pouvait bien l’habiter cette femme qu’elle soit prête à braver obstacles et interdits, n’ayant cure de son honneur depuis longtemps confisqué par le jugement des hommes, allant jusqu’à abandonner sa chevelure au vent comme si elle voulait lâcher tout ce qui la retiendrait de se jeter aux pieds de son unique Bien Aimé ! « Confiante jusqu’à l’audace » (Thérèse de l’EJ) sans autre bruit que celui de ses larmes silencieusement mêlées à ce parfum que son propre corps et ses gestes livrés à d’autres hommes avaient, sans doute, permis d’acheter. Connaitrons nous un jour son nom ? A-t-elle un nom ? Ou peut-être que, précisément, elle a tous nos noms, qu’elle « est » tous nos visages, toutes nos identités mêlées d’êtres blessés, malmenés, écrasés par le poids de ces aspirateurs de l’âme que peuvent être nos cités, scènes de violences et de tentations, et accablés par nos incapacités de leur résister. Engloutis par ce que le monde des humains peut parfois offrir de plus sombre et cependant habités par cette sourde espérance qu’en ce corps de Jésus se trouve tout ce dont il faut prendre soin pour qu’avec lui notre humanité puisse être relevée, mise debout, glorifiée !

Les larmes disent notre humanité. Qu’elles soient larmes de joie ou larmes de tristesse, larmes de souffrance ou larmes de peur. «Mystérieuses, réprimées, ou déferlantes, les larmes ont toutes les facettes. Douces et sages, ou bien tendues et amères, en flots désordonnés ou en goutte à goutte, elles courent de la douleur à la joie» (cf. Anne Lécu «Des Larmes » ). Corps et cœur; âme et esprit, secret et intime… elles touchent au divin. Elles lavent les yeux, le regard, le cœur aussi. Elles soulagent souvent, elles questionnent parfois. «Douces ou amères, les larmes soulagent toujours » (cf. Alfred de Musset, 1837). «Dans toutes les larmes s’attarde un espoir » disait Simone de Beauvoir, en cette mystérieuse femme cet espoir s’est transformé en une espérance qui n’est pas déçue, démarche d’amour pauvre et humble qui suscite cette parole libératrice « tes péchés sont pardonnés … ta foi t’a sauvée. Va en paix ! ». Je fais cette prière : que nous puissions toutes et tous, inconnu.e.s de tout genre, pécheurs pardonnés et aimés, recevoir à notre tour cette « autre aurore » (cf. Georges Bernanos) en ces paroles se donnant à entendre à nous « Je t’aime d’un amour éternel, c’est pourquoi je te conserve ma bonté » Jérémie 31,3 (traduction Bible de Segond), et qu’elles nous apportent la paix !

Sr Dominique Larcarde Robinson le 18 septembre 2025

https://www.carmelsaintjoseph.com/sermons/luc-7-36-50-6/

mercredi 16 septembre 2026

 Liturgie de la Parole 24e mercredi TO-II Luc 7, 31-35 ; 1 Corinthiens 12,31-13, 13

Saints Corneille et Cyprien

Homélie

Nous connaissons tous des personnes difficiles à satisfaire. Vous leur proposez quelque chose : « Non, ce n’est pas comme ça. » Vous changez : « Ce n’est pas mieux. » Vous ne faites rien : « Alors là, vraiment, vous pourriez faire un effort ! » Jésus semble bien connaître ce genre de comportement : « Nous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ; nous avons chanté des lamentations, et vous n’avez pas pleuré. » Autrement dit : quand on ne veut pas accueillir, on trouve toujours une bonne raison de ne pas le faire.


Et c’est là que la première lecture devient étonnamment concrète. Saint Paul vient de parler de tous les dons qui existent dans l’Église : certains enseignent, d’autres servent, d’autres gouvernent, d’autres ont des charismes différents. Mais il ajoute aussitôt : « Je vais vous montrer une voie qui dépasse tout. » Et cette voie, c’est l’amour. Pas simplement le sentiment d’aimer. Pas l’affection spontanée pour les gens qui nous ressemblent. Paul parle d’un amour qui prend patience, rend service, ne jalouse pas, ne cherche pas son intérêt, ne tient pas compte du mal. On pourrait presque prendre chacun de ces verbes et se demander : comment cela se passe-t-il chez moi ?

Parce que l’amour chrétien commence précisément là où notre sympathie s’arrête.


J’aime facilement celui qui me comprend. Celui qui me remercie. Celui qui pense comme moi. Mais que devient mon amour quand quelqu’un m’agace ? Quand quelqu’un me contredit ? Quand quelqu’un ne correspond pas à ce que j’attendais ? C’est là que nous comprenons pourquoi l’Évangile parle de cette génération qui refuse Jean Baptiste parce qu’il est trop austère, puis refuse Jésus parce qu’il mange et boit. Le problème n’est pas Jean. Le problème n’est pas Jésus. Le problème est un cœur qui a décidé d’avance ce qu’il veut accepter. Et cela peut aussi nous arriver avec Dieu. Nous voudrions parfois un Dieu qui corresponde à nos attentes : assez proche pour nous consoler, mais pas trop exigeant ; assez miséricordieux pour nous pardonner, mais pas au point de nous demander de changer.


Saint Corneille et saint Cyprien ont vécu une Église traversée de tensions et de divisions. Pourtant, leur combat fut celui de la communion. Jean-Paul II soulignait qu’ils étaient « unis par un amour mutuel pour l’Église et par leur zèle pour l’unité de la foi ». Voilà peut-être leur message pour nous aujourd’hui : l’unité chrétienne ne consiste pas à être tous pareils. Elle consiste à apprendre à aimer au-delà de nos différences. Le pape François, commentant précisément ce texte de Paul, rappelait que cet amour « ne passera jamais ». Il demeure parce qu’il vient de Dieu et qu’il est plus fort que nos contradictions.


Alors peut-être que notre prière aujourd’hui n’est pas : « Seigneur, rends les autres plus faciles à aimer ! » Mais plutôt : « Seigneur, apprends-moi à aimer comme tu aimes. » À aimer quand je n’en ai pas spontanément envie. À patienter. À renoncer à avoir toujours raison. À ne pas réduire quelqu’un à son défaut ou à son caractère. Car à la fin, Paul nous dit quelque chose de vertigineux : les dons passeront, nos réussites passeront, même nos connaissances passeront. Ce qui restera, c’est l’amour. Et c’est peut-être le seul examen qui compte vraiment.

Pierre Hannosset le 16 septembre 26

https://padrepierre.blogspot.com/2026/09/saints-corneille-et-cyprien-mettons.html 

Un petit complément sur 1 Corinthiens 13: (extrait d'un article, long mais intéressant)

Personne ne peut avoir la conscience totalement tranquille après avoir lu ces quinze expressions d’amour… Cette liste d’amour définit le don de Dieu lui-même en Jésus-Christ. Reprenez ces versets et partout où vous trouvez le mot « amour », remplacez-le par « Christ » et toutes ces déclarations resteront vraies. Le type d’amour décrit ici trouve sa source en Dieu et définit un style de vie en dehors de notre portée humaine. Il nous est absolument impossible de le vivre à moins de demeurer en Christ et de lui demander de vivre son amour surnaturel en nous et à travers nous."

Krell Keith

https://promesses.org/lamour-ne-connait-pas-de-limites-1-corinthiens-13/


mardi 15 septembre 2026

Liturgie de la Parole 15 septembre Notre Dame des douleurs Jean 19, 25-27 ; Hébreux 5, 7-9

Introduction

Voici une mémoire qui donne à penser : célébrer Notre Dame des douleurs… comment vivons-nous cette mémoire ? on aime méditer les récits joyeux, mais les récits de mort, d’accompagnement jusqu’au bout dans la douleur, … Par pudeur souvent on évite. Par pudeur ou à cause des résonances de l’histoire personnelle que cela éveille. Et pourtant pouvons-nous contourner les récits de la passion de Jésus, de sa souffrance, de sa mort ? Pouvons-nous contourner la présence de Marie au pied de la croix ? Quelle attitude adopter ? spectacle ? voyeurisme ? dolorisme ? Non ! Chaque page d’évangile nous est présentée comme Bonne Nouvelle du salut, et nous sommes invités à en être acteur ! N’est-ce pas là le seul chemin que nous pouvons emprunter avec les textes de ce jour ? Aujourd’hui, la liturgie nous invite à rejoindre Marie, debout au pied de la croix. En Jésus, en Marie, nous accueillons la souffrance de l’humanité, et plus profond, nous accueillons le mystère de la souffrance de notre Dieu. Mère et Fils ont en cet instant à vivre un mystère de souffrance, d’écartèlement, de mort. Et ce mystère est tout à la fois mystère de communion intense, où l’amour trinitaire se dit jusqu’au bout, dans une infinie douleur. Pouvons-nous l’accueillir, le partager ? disposons nos cœurs par la prière des psaumes.

 

Après l’évangile

Dans la souffrance la plus terrible, Jésus n’est pas seul, il y a des femmes muettes, douloureuses, à ses pieds. Quelques femmes dont sa mère, et un disciple aimé, ce peut être toi, ce peut être moi. Oui, nous pouvons entrer en cette page et la vivre. Et découvrir en ce lieu du calvaire, le lieu d’une nouvelle naissance. Un nouvel univers : Jésus confie sa mère au disciple, Jésus confie son disciple à sa mère. Jésus rend son souffle, il confie son souffle à ceux qui portant avec lui la souffrance indicible, perdent souffle.

En ce jour, nous pouvons recevoir un immense message. Rien de nos vies, de nos amours, de nos souffrances, rien n’est oublié. Tout est pris dans ce grand courant qui unit au calvaire, le Père, le Fils et l’Esprit, la Mère et le disciple. La Trinité bienheureuse en communion définitive avec l’Eglise. Un courant d’amour, douloureux, mais victorieux, par-delà l’incontournable mort du Bien Aimé hors de la vigne. La mémoire de ce jour, nous invite à ramener nos vies entières au calvaire, non point par un dolorisme maladif, mais pour une communion de vie, d’amour à travers tout, à travers la souffrance et la mort. Pour y percevoir ensemble les premières lueurs de Pâques. Pour y renaître !

Alors demandons au Seigneur, de mettre en nos cœurs son amour. Car en la passion et la mort de Jésus, ce ne sont pas les coups qu’il faut contempler, mais l’amour, qui seul peut donner sens à ces instants. Au mystère de la souffrance, l’amour peut offrir une réponse. Et je vous propose pour porter notre prière, un petit extrait du Stabat Mater, demande intense à Marie, de partager son cœur, pour que tout, en nos vies, soit évangélisé vraiment. Fac ut ardeat cor meum in amando Christum Deum, ut sibi complaceam. Fais que mon cœur brûle, en aimant le Christ Dieu, pour qu’avec toi je lui plaise. Je vous propose de l’écouter sur la musique de Koen Dejonghe, un compositeur belge contemporain (né en 1957).

https://www.youtube.com/watch?v=z7nrX6zpx5k

 

Invitation au Notre Père

Jésus, tu nous as tout donné : ta vie, ton amour, ta mère. Tu nous as partagé ta vie filiale. Aussi c’est avec les mots que tu nous as donnés qu’aujourd’hui nous voulons prier notre Dieu et Père.

 

Prière conclusion

Père, en ton Fils Jésus, tu nous as manifesté ton amour plus fort que toute mort. De Jésus, nous recevons aujourd’hui Marie notre mère. Accorde-nous de vivre notre quotidien, en apprenant d’elle à prendre encore et toujours le chemin des Béatitudes qui nous mènera de la Croix jusqu’en la Résurrection. Nous te le demandons par Jésus le Christ…

Sr Myrèse le 15 septembre 2020

lundi 14 septembre 2026

Liturgie  de la  Parole 14 sept. Croix glorieuse Jean 3, 13-17 ; Nombres 21, 4b-9 ; Psaume 77

St Lioba Klooster Egmond-Binen (NL)

Méditation

Une belle liturgie, une fête qui m’est très chère, comme vous le savez !

Une fête qui nous est chère, également à Sr Élisabeth qui a choisi cette fête, des années avant moi, pour faire Profession monastique… Un mystère qui nous concerne toutes et tous, dans notre chemin de foi !

Des textes choisis pour la liturgie de ce jour, je souhaite mettre en évidence la place qu’ils accordent à la verticalité.

Dans le livre des Nombres, le peuple murmure contre Dieu et contre Moïse : « Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? ».

Une première verticalité, « monter », car, pour le peuple hébreu, l’Égypte est incontestablement plus au sud.

Cela étant, en rigueur de termes, le texte originel des Nombres indique « sortir » ; littéralement, « Pourquoi nous avoir fait sortir d’Égypte ? ».

Le fait de « sortir / monter » signifie pour eux mourir, vu l’aspect désertique du désert, « où il n’y a ni pain ni eau », à la différence du pays de servitude où régnait l’abondance.

Mais la mort ne survient pas là où le peuple la redoute.

La mort ne sévit pas dans l’absence de nourriture, mais par ces serpents, qui mettent en exergue le péché de non-foi, le refus de Dieu.

D’où la confession du peuple : « Nous avons péché ! ».

Pour remédier à la mort, une autre verticalité : un serpent de bronze se laisse monter au sommet d’un mât.

Le serpent autour d’une perche était le symbole du dieu guérisseur dans l’Antiquité, auquel fait référence en notre temps le caducée des professions médicales et paramédicales.

Dans le périple du peuple dans le désert, par le moyen de ce symbole païen, Dieu invite les membres de son peuple à élever leur regard vers Lui.

C’est donc une montée pour obtenir la vie.

 

Du 4e évangile, nous avons écouté quelques paroles de Jésus pour Nicodème et, aujourd’hui, adressées à chacun(e) de nous.

Dans ces quelques versets, il s’agit aussi d’une élévation, comme dans l’extrait des Nombres.

Bien plus, c’est un mouvement vertical de montée et de descente.

Il caractérise d’ailleurs le mouvement du Fils de l’homme dans le 4e évangile : ce Fils de l’homme est l’Envoyé qui vient du ciel et qui y retournera.

Jésus s’identifie à ce Fils de l’homme ; cette montée et cette descente signifient élévation et glorification, mort puis Vie.

Nous pouvons être surpris que la « montée » de Jésus précède la « descente » : « Nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme ».

C’est pourtant bien au mystère pascal que Jésus fait allusion.

C’est bien Lui qui peut être Révélateur de Dieu, puisqu’il a son origine auprès de Lui.

Son élévation, Jésus la compare à l’élévation du serpent dans le désert.

De part et d’autre, l’élévation est signe de guérison et de salut.

De part et d’autre, il y a une nécessité : le serpent se laisse monter ; de Jésus, il est écrit : « Il faut que le Fils de l’homme soit élevé »

Mouvement vertical de bas en haut, initié par amour :

« Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique »

Geste d’amour de Dieu, afin qu’il y ait « vie », « vie éternelle ».

Et réponse de l’homme, au verset 15, où l’évangéliste nous fait passer à un autre registre ; il n’y est plus question de vue comme dans les Nombres, mais de foi :

« afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle »

Cette vie éternelle n’est pas conçue comme une existence débutant après la mort naturelle, mais elle advient déjà aujourd’hui sous la forme d’une vie en plénitude.

Cette vie en plénitude est inséparable de l’appartenance au Christ.

Pour recevoir cette vie éternelle, pour être sauvé, pour échapper au jugement, un seul acte est requis : « croire » !

En cette fête de la Croix glorieuse, nous sommes invités à croire en notre avenir : Jésus nous précède ; avec Lui, nous pourrons passer par la mort pour obtenir la Vie.

Et si les souffrances ou les adversités, de nous-mêmes ou de notre monde, nous font expérimenter la morsure des serpents du désert, la fête de la Croix glorieuse nous ouvre un chemin d’Espérance… Levons les yeux vers Jésus, ayons foi en Lui !

Sa montée ultime auprès de Dieu précède la nôtre.

Et, avec Lui, nous serons pour toujours… Rendons grâces !

Sr Marie-Jean Noville le 14 septembre 26

dimanche 13 septembre 2026

Liturgie 24e dimanche A Matthieu 18, 21-35 ; Ben Sira 27, 30-28,7 ; Psaume 102 ; Romains 14, 7-9

Méditation

À première vue, la parabole que nous venons d’entendre est un peu moralisatrice, et même culpabilisante. Elle semble nous dire : « vous devez pardonner, car sinon vous êtes des ingrats… ne voyez-vous pas à quel point Dieu vous a pardonné ? » Oui, mais le pardon, ce n’est pas si simple. Et souvent nous pouvons nous sentir coupables non pas d’avoir commis nous-mêmes des fautes graves, mais de ne pas parvenir à pardonner les offenses qui nous ont été faites… Je ne pense pas que Jésus veuille nous enfoncer, nous culpabiliser, en racontant cette parabole. Je pense au contraire qu’il veut nous responsabiliser et nous faire prendre conscience de l’enjeu profond, de ce qui se joue dans le pardon.

Mais pour bien comprendre l’évangile de ce jour, il nous faut le rattacher à son contexte, à ce qui précède et que nous avons entendu dimanche dernier. Le chapitre 18 de Matthieu, c’est le discours sur l’église, qui aborde la question des relations à l’intérieur du groupe des disciples de Jésus. Dimanche dernier, nous avons entendu Jésus nous dire que nous sommes responsables d’aider nos frères / sœurs à prendre conscience de leurs erreurs, fautes, péchés… La « correction fraternelle », c’est quelque chose de très délicat, très difficile. Jésus concluait en disant : « tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans les cieux ; tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le cieux ».

Et là-dessus, Pierre enchaîne : « oui, mais combien de fois ? » Voilà bien une question tout humaine. J’ai besoin d’un cadre : je veux bien être patient, mais jusqu’où ? Jusqu’à 7 fois ? C’est déjà beaucoup ! Entendons bien la réponse de Jésus, car elle contient un secret, un code secret ! « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois 7 fois ». Pour ceux qui connaissent la Bible – pour les lecteurs de Matthieu – cette parole a une signification évidente : elle renvoie à la parole de Lamek, l’arrière-arrière-arrière-petit-fils de Caïn. Donc la septième génération humaine, depuis Adam. Se souvenant que le Seigneur avait dit à propos de Caïn : « Si quelqu’un tue Caïn, Caïn sera vengé 7 fois », il dit : « Caïn sera vengé 7 fois et Lamek 77 fois » (Genèse 4,15 et 24). À la septième génération humaine, la violence a pris une tournure vertigineuse en raison de la logique de la vengeance. Cette logique qui veut que je réponde au mal subi par un mal plus grand, toujours plus grand. Cette logique, nous n’avons aucune peine à l’imaginer, nous la voyons à l’œuvre dans notre monde… nous sommes d’ailleurs pris dedans et nous voyons que c’est spontanément ce que nous avons tendance à faire, comme le suggérait déjà la première lecture de ce jour.

Voici donc le secret que Jésus nous livre, la « botte secrète » de son combat à lui. Par sa réponse à Pierre (7 fois 77 fois), il suggère que le pardon a le pouvoir d’inverser la spirale maudite de la vengeance.

Ensuite, il nous raconte une étonnante parabole. Une parabole qui nous montre, entre autres, que non, ce n’est pas si simple de pardonner ! Parfois cela semble même surhumain. Certains peuvent dire : « l’offense qui m’est faite a complètement abîmé ma vie, pour toujours… Comment pourrais-je pardonner ? Ne serait-ce pas une sorte de trahison vis-à-vis de moi-même et de ma souffrance ? »

Dans cette parabole, Jésus compare l’offense à une dette. Et il compare le pardon à une remise de dettes. C’est très concret, une dette. Cela représente une somme d’argent, quelque chose que l’on possède. Remettre une dette, c’est consentir à ne pas être remboursé. C’est consentir à perdre. Consentir à la perte. Non seulement renoncer à la vengeance, mais renoncer à la réparation. En effet, ce que suggère la parabole, c’est qu’il y a des dettes qui sont solvables, mais aussi des dettes qui sont insolvables.

Ainsi, du côté de celui qui est blessé, offensé, lésé, du côté de la victime, Jésus suggère qu’il y a un moment où on peut consentir à vivre avec l’idée qu’il n’y aura pas de « réparation ». « Vivre avec l’irréparé » (pour le dire avec le titre d’un livre contemporain).

Cela peut paraître choquant, scandaleux. Comment ! Celui qui est victime devrait en plus consentir à la perte ? Mais ce que la parabole suggère aussi, c’est qu’il y a là un enjeu de liberté. Pas seulement pour l’offenseur, mais pour la victime elle-même. Car le mal subi peut s’amplifier par le fait qu’il m’enferme dans ma douleur de victime. C’est ce que j’appellerais le « fardeau au carré » : je porte le fardeau de porter un fardeau…

Consentir à la perte, accepter de vivre avec l’irréparé, c’est faire alors une étonnante expérience : celle d’être libéré du fardeau du fardeau ! Celui qui pardonne – qui remet l’offense – est le premier bénéficiaire de ce pardon. Il semble que c’est à cela que Jésus nous invite, en église. Mais je dis ceci sur la pointe des pieds, en demandant pardon moi-même à ceux que je pourrais offenser, car je sais qu’il y a des souffrances qui sont insupportables…

Quand nous voyons le mal qui se déchaîne dans le monde, souvent, nous nous sentons impuissants. Le pape Léon nous appelle à travailler, chacun là où nous sommes, à une paix « désarmée et désarmante ». Jésus nous propose une « arme », une « botte secrète » pour désarmer l’ennemi qui se cache en nous-mêmes : non seulement ne pas rendre le mal pour le mal, mais consentir à la perte pour gagner mon frère et inverser ainsi la spirale qui enferme, pour en faire la spirale qui libère. Il nous confie ce pouvoir : « tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans les cieux ».

Ce n’est pas culpabilisant. C’est responsabilisant. Et c’est une source d’espérance !

Sœur Marie-Raphaël le 13 septembre 26