mercredi 18 février 2026

Entrée en Carême : des cendres et du parfum…

La liturgie est un tissu de rites et de paroles qui nous introduisent dans le mystère de l’Alliance et nous en donnent le sens. Au seuil du Carême, le « mercredi des Cendres » nous invite à entrer résolument dans la quarantaine de préparation à Pâques, le sommet de l’année liturgique. Saint Benoît, dans sa Règle, nous propose de vivre le Carême « dans la joie du désir spirituel ». (RB 49)
Au cours de cette célébration, il vous sera proposé de recevoir sur le front non pas les cendres, mais une huile parfumée. Le symbole des cendres ne sera pas pour autant évacué. Nous contemplerons le feu qui brûle les rameaux bénits de l’an dernier et nous amènerons les cendres en procession au cœur de l’église. Nous présenterons ainsi symboliquement à Dieu nos péchés, nos erreurs, nos déceptions, nos fragilités, afin qu’il purifie nos cœurs de tout ce qui peut et doit mourir en vue d’une renaissance.
Dans la Bible, les cendres sont un symbole de deuil et de pénitence. Elles expriment la force du repentir associée à la prise de conscience du péché. Elles sont souvent associées au fait de se vêtir d’une « toile à sac ». Elles ne sont pas liées à une liturgie. Par ailleurs, l’expression « poussière et cendre » évoque la fragilité, la finitude de la condition humaine.
Le rite de l’imposition des cendres de manière systématique dans le cadre de la liturgie d’entrée en Carême apparaît vers le 10ème siècle, dans la région rhénane. Il sera adopté par l’Église universelle à partir du 12ème siècle (1). Ce rite accentue fortement la dimension pénitentielle du Carême.
Il est cependant possible de voir dans les cendres une autre symbolique, celle de la purification et de la renaissance. Après le feu, les cendres fertilisent la terre.
Le chemin du Carême sera marqué par trois pratiques ascétiques qui exprimeront notre désir de conversion : la jeûne, l’aumône et la prière. Ces pratiques font déborder dans la vie ce que la liturgie exprime. L’évangile de ce jour nous met, cependant, en garde : « quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme les hypocrites ; ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. […] Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ! » (Mt 6, 16-17)
Le parfum est signe de joie et procure la joie. À travers lui, le jeûne cesse d’être une triste privation individuelle pour devenir lieu d’ouverture à l’autre et de partage. La joie est contagieuse, comme un parfum de bonne odeur.
Plusieurs sacrements ont recours à l’onction d’huile. Lors du baptême, de la Confirmation, des ordinations, la chrismation évoque notre communion intime avec le Christ. Lors de l’onction des malades, l’huile qui imprègne les mains apporte douceur et guérison intérieure. L’onction des catéchumènes, au cours du Carême, représente la force nécessaire au combat spirituel.
La signation d’huile parfumée que nous recevons aujourd’hui n’est pas à confondre avec l’un de ces sacrements. Ni l’imposition des cendres, ni la signation d’huile ne sont des sacrements, mais ils sont intégrés dans une liturgie qui est tout entière sacramentelle, et dont l’Eucharistie constitue le sommet. Dieu nous touche et sa grâce nous transforme à travers des signes sensibles que nous recevons dans la foi.
Mais est-il permis de modifier ainsi la liturgie traditionnelle du mercredi des Cendres ? Quoi de plus codifié, apparemment, que les rites liturgiques ! Pourtant, l’histoire montre combien la liturgie a été et demeure un lieu permanent de créativité. En invitant à une réforme de la liturgie, le Concile Vatican II rappelait la nécessité de réfléchir les expressions de la liturgie en lien avec la culture.  
Louis-Michel Renier, dans son article « Peut-on créer en liturgie ? » (1), montre l’importance de distinguer la Tradition fondatrice, qui est intouchable, et les traditions qui l’expriment et qui peuvent évoluer au cours du temps. 

« La liturgie ne peut évidemment pas consister à répéter indéfiniment des actes et des paroles. Il lui faut tenir compte de la réalité humaine vécue ici et maintenant par les personnes concernées et par la communauté. C’est aujourd’hui que le peuple de Dieu rend actuelle la victoire de la vie sur la mort inaugurée en Jésus-Christ. Le passé fondateur vient illuminer son avenir, mais à condition qu’il s’écrive dans la réalité contemporaine de l’humanité. […] Il n’y a de créativité que dans le perpétuel souci du vivre en Église […] et les contraintes liturgiques données par l’histoire et le magistère ne sont là que pour assurer une meilleure correspondance avec leur vie de foi, leurs joies et leurs souffrances. À ces conditions, tout ce qui pourra favoriser une meilleure communication de la grâce de Dieu, sera réellement possible. Il ne s’agira plus de se demander : peut-on faire ceci ou peut-on faire cela. Mais plutôt : que désirons-nous célébrer ? » 

En communion avec toute l’Église, le Carême est vécu comme un temps favorable pour se tourner vers Dieu dans une démarche de conversion, de pénitence et de réconciliation. Cette conversion libère le cœur du poids de la culpabilité et le rend disponible à la joie du salut.
Contempler le feu, demeurer en silence autour des cendres, déposer nos péchés par le chant du Kyrie, accueillir la Parole encourageante de Jésus, recevoir sur notre front un signe de la joie de Dieu, communier enfin au Corps et au Sang du Christ, tels sont les gestes, telle est la liturgie qui nous soude, en Église, Corps du Christ, pour entamer ce chemin de Carême dans la confiance et la joie du désir spirituel.

Sœur Marie-Raphaël, Hurtebise, 18 février 2026

-----------------

(1) Cf. A.-G. Martimort, L’église en prière, tome IV, La liturgie et le temps, Paris, 1983, p. 82 et P. Jounel, « La pénitence quadragésimale dans le Missel romain », LMD 56, 1958, pp.33-34.

(2)  L.-M. RENIER, « Peut-on créer en liturgie ? », dans CNPL (sous la direction de L.-M. RENIER), Exultet. Encyclopédie pratique de la liturgie, Bayard, 2000, p. 285 et p. 288


Liturgie de la Parole mercredi des cendres Matthieu 6, 1-6.16-18 ; Joël 2, 12-18 ; 2Corinthiens 5, 20-6,2

Homélie 

Voilà nous sommes dans cette marche vers Pâques et c’est bien une avancée dans notre vie spirituelle. C’est bien ce que Mère Marie-Jean disait : c’est chaque fois l’heure ! On ne va pas répéter ce qu’on a fait l’année passée, et on va essayer d’être un peu novateur chacun d’entre nous dans ce qu’on fait. C’est un cadeau que le Seigneur nous offre, de nous mettre en route.
Et je vais utiliser l’image du miroir. On utilise tous le miroir, de temps en temps, pour voir si on est bien coiffé, si on est correct. Et par contre je vois que certaines personnes ont un miroir brisé, fracassé. Et je pense à toutes ces personnes-là, leur vie est détruite. Pourquoi ? Parce qu’on leur jette un regard réprobateur, on les juge, on les condamne. Parfois il arrive que des gens disent : oh, tu ne vaux rien. Et on va voir combien ce miroir narcissique. On va prendre le miroir de Dieu. Ce beau miroir que Dieu nous offre qui vient ici illuminer, transfigurer le visage, nos visages, et de ceux qui sont défigurés. Voilà Seigneur, c’est un peu dans cet esprit-là que nous rentrons dans ce temps, qui est un temps favorable. 
Joël insiste, parce qu’il est dit comme un appel solennel. Quand il dit « oracle » c’est parce qu’il demande qu’on tende l’oreille, qu’on ne soit pas distrait. Il va dire une chose fondamentale ou importante. C’est une invitation à prendre au sérieux ce qui va être dit : de tout notre cœur. Il faut revenir au Seigneur. 
Le Seigneur ne nous abandonne jamais. Si vous relisez toute l’histoire du peuple de Dieu, jamais Dieu n’a abandonné son peuple. Mais de temps en temps ce sont les humains qui se sont écartés et Dieu est revenu vers eux. Dieu leur redonne alors ce miroir où ils peuvent voir son amour, sa tendresse, tout son amour donné. Dieu se fait entendre, c’est une parole de libération, une parole qui peut nous sauver. C’est pour cela qu’il faut ouvrir largement son cœur et ses oreilles pour entendre cette Bonne Nouvelle : Laissez-vous réconcilier avec Dieu. C’est des retrouvailles. C’est bien puisque Dieu ne nous abandonne pas, et c’est nous qui devons nous retrouver et on a pris ce beau chant, (« Si tu n’étais pardon toujours offert ») on se rend compte qu’on a besoin de l’amour de Dieu. Et vous avez vu que dans la liturgie ici on s’incline souvent et on se remet debout. Et qu’est-ce qui nous remet debout, si ce n’est ce Dieu d’amour. C’est lui qui nous remet comme des femmes et des hommes debout capables de prendre ce chemin avec lui. 
Dans l’Evangile ce sont les trois piliers de la vie chrétienne, des Juifs et de nous. C’est les mêmes piliers. Celui de l’aumône, de la charité, celui de la prière et celui du jeûne. Mais Jésus va essayer. Il ne se contente pas de dire ces valeurs existent, mais il va dire un autre sens. Il va dire, mais vous êtes dans le miroir de vous-mêmes, vous regardez, vous êtes acclamés par les autres, vous allez sur les places publiques et ailleurs pour qu’on vous voie. Le Seigneur dit attention c’est dans l’intimité, c’est dans ce cœur à cœur que nous devons vivre ces trois piliers. Au fond c’est nous mettre sous le regard de Dieu qui est Père et il vient de prendre ce miroir qu’il nous offre. Dans son intimité. 
Il nous demande pour l’aumône peut-être d’avantage de nous décentrer nous-mêmes, d’aller vers ceux dont le miroir est brisé, fracassé. Pensez à Matthieu 25 « ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens c’est à moi que vous l’avez fait. »
Pour la prière, peut-être que le Seigneur nous dit de revivre constamment avec Lui durant ces quarante jours une relation personnelle et vivifiante. Comme on l’a dit ce matin peut-être dans le silence, parfois aussi dans l’écoute, de Dieu et des autres.
Et puis pour le jeûne, c’est peut-être nous décentrer de nous-mêmes pour avoir faim du Pain de Dieu.
Voilà Seigneur, nous sommes sous ton regard. Merci de nous offrir ton miroir. Dans le secret de nos cœurs tu es toujours là. Nous quittons les critères du monde, de notre belle image que les autres nous renvoient. Donne-nous Seigneur alors d’être des collaborateurs, des relais, pour inviter les autres à découvrir l’éblouissement de ton regard, de ton amour.

Abbé Benoît Lejeune Hurtebise 18 février 26

Hymne "Si tu n'étais pardon toujours offert"

Auteur : CFC (Commission Francophone Cistércienne)
Compositeur : Stéphane Caillat
Editeur : Kinnor
Cote Secli : GP36-67-2

1.
Si tu n’étais
Pardon toujours offert,
Et si ton Christ
N’avait pour l’homme autant souffert,
Serions-nous là, pleins de confiance,
Portant les marques de l’errance
Mais revenus vers ton silence ?
Si tu n’étais
Pardon toujours offert…
2.
Si tu n’étais
L’amour au coeur blessé,
Tel que ton Fils
Sur une croix nous l’a montré,
Oserions-nous te nommer Père,
Lever nos fronts vers ta lumière,
Nous qui ne sommes que poussière ?
Si tu n’étais
L’amour au coeur blessé…
3.
Si tu n’étais
Celui qui tend la main,
Et si Jésus
Ne venait rompre encor le pain,
Donnerions-nous un peu du nôtre,
Pourrions-nous croire que le pauvre
Sera premier dans ton Royaume ?
Si tu n’étais
Celui qui tend la main…
4.
Si tu n’étais
La joie de l’univers,
Si ton Soleil
N’avait brillé dans notre hiver,
Aurions-nous part à ta jeunesse,
Marcherions-nous quand le jour baisse
Et que l’angoisse nous oppresse ?
Si tu n’étais
La joie de l’univers…
5.
Et si toi seul
N’étais toujours nouveau,
Si de toi seul
Ne rayonnait l’Astre d’en-haut,
Si ton matin n’allait renaître,
Si parmi tous les chants de fête
Ta voix n’était la plus secrète,
Serais-tu Dieu,
Toi seul, toujours nouveau ?



Monition du Mercredi des Cendres 2026

Nous voici sur le seuil du Carême…
La liturgie, la vie chrétienne nous offre un nouveau « Mercredi des Cendres » !
Et donc, le partage d’une nouvelle méditation pour entrer en Carême.
Exercice un peu redoutable, vous en conviendrez, lorsqu’on pense que pour certaines consœurs, c’est la 68e entrée en Carême.
Et pourtant ce jour est neuf…
Dans la première lecture, le prophète Joël nous exhorte, au nom de Dieu :
« Maintenant – oracle du Seigneur – revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu… » (Jl 2)
« Maintenant ! »
Notre cycle liturgique nous offre de nouveau ce temps privilégié du Carême, mais le Carême 2026 ne ressemble pas au précédent.
Et ce jour, Mercredi des Cendres, ne ressemble pas à hier, ni à demain.
Comment mieux accorder notre comportement à cette nouvelle étape de notre vie de foi ?
Comment mieux suivre Jésus sur le chemin ?
Dans ces premiers versets de la prophétie de Joël, il est deux fois question de « revenir à Dieu » :
« Revenez à moi de tout votre cœur… revenez au Seigneur votre Dieu ! »
« Revenez… »
Ce verbe « revenir » est un terme clé, de la Bible et du chemin monastique.
Dans la Bible, il exprime l’appel de Dieu, son désir de voir revenir à lui son peuple.
Écoutons cette parole de Dieu, transmise par un autre prophète, Jérémie :
« Inlassablement je vous ai envoyé tous mes serviteurs les prophètes, pour dire : ‘Revenez chacun de votre mauvais chemin, rendez meilleurs vos actes et n’allez pas suivre d’autres dieux pour les servir ; vous habiterez sur le sol que je vous ai donné, à vous et à vos pères’ » (35, 15).
Ce « revenir » est donc au cœur de l’histoire d’amour entre Dieu et son peuple.
Ce « revenez » exprime aussi le cœur du chemin monastique.
On trouve chez les Pères du désert, au 4e siècle, cette parole expressive :
« L’abbé Poemen a dit : ‘Il y a une voix qui crie à l’homme jusqu’à son dernier souffle : ‘Aujourd’hui, convertis-toi’ ! »
Cet appel à la conversion, nous l’entendrons tout à l’heure à l’Eucharistie : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ! »
Cet appel à la conversion apparaît aussi au commencement du ministère terrestre de Jésus, lorsqu’il déclare : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1, 15).
« revenir », « se convertir », c’est la même dynamique…
Mais au fond, à quoi nous appelle ce retour, cette conversion ?
Est-il possible que cette conversion s’adresse à tout chrétien et pas seulement aux moniales ?
Voyons cela de plus près.
C’est vrai, la « conversion » est un vœu des moines et des moniales qui suivent la Règle de Benoît.
Cette « conversion de vie, conversion des mœurs » est adossée aux deux autres vœux que nous prononçons à la Profession, les vœux de stabilité et d’obéissance.
Vous le savez peut-être ou vous l’apprendrez, les Bénédictins ne prononcent pas explicitement les vœux de pauvreté et de chasteté.
Ces deux vœux sont inclus dans le vœu de « conversion ».
Ce vœu de « conversion de vie » est très large et il va au-delà du seul engagement à renoncer à posséder à titre personnel des biens matériels et à vivre dans la continence.
Comme l’écrit le pasteur Pierre-Yves Brandt, qui a inspiré quelques idées de cette méditation, « la conversion consiste en une transformation profonde de l’être, à laquelle le moine / la moniale consacre son labeur tout au long de sa vie » . (1)
Il me semble que les valeurs de notre vie monastique peuvent interpeller tout chrétien qui souhaite mettre ses pas dans ceux de Jésus, qui désire s’engager sur un nouveau chemin de Carême.
Le Carême est, en effet, un chemin de conversion !
Pour nous y engager, l’Église nous offre trois outils : la prière, le jeûne et le partage.
Concernant le jeûne et le partage, on peut les percevoir comme une invitation à consentir à une privation, à un manque.
En ce sens, le Carême ne nous invite-t-il pas à un « travail intérieur de désappropriation et de dépossession » (P.-Y. Brandt) ?
Notre société prône le consumérisme et s’efforce de convaincre tout un chacun que la consommation est capable d’offrir ce bonheur auquel tout être humain aspire.
À contre-courant, notre Dieu, Lui, a besoin d’un vide, d’une « disponibilité intérieure », d’un espace en nous pour se manifester.
En ce sens, le Carême questionne notre attachement aux choses, aux objets, à la nourriture, mais aussi à nos occupations, à nos titres, à notre gloire personnelle, à notre égo.
Le chemin de Carême oriente notre regard vers ce qu’on pourrait appeler « la vraie vie ».
Pas la vie biologique seulement, faite de besoins et d’instincts, mais une vie intense, profonde, « en abondance », comme le promet Jésus dans le 4e Évangile (Jn 10, 10).
Pour obtenir cette vie en abondance, nous avons besoin de nous libérer.
Comme l’écrit encore Pierre-Yves Brandt : « La vraie vie ne se déploie que là où elle peut circuler. Elle a besoin d’espace. Elle est comme l’oiseau : il ne peut déployer ses ailes et prendre son envol si on l’enferme dans une cage ».
Le « jeûne » que nous pouvons pratiquer en Carême comporte différents aspects. 
Il ne tient pas seulement à la nourriture.
Chacun de nous peut s’interroger : quels aspects de ma vie m’encombrent et nécessiteraient une libération ?
C’est ici que Benoît, dans son chapitre sur le Carême, nous rejoint (RB 49).
Il propose deux pistes : « ajouter » ou « retrancher ».
Chacun de nous peut revisiter sa vie et voir le lieu où un ajout ou un retranchement pourraient favoriser sa relation à Dieu.
N’omettons pas un jeûne possible, bien actuel : notre rapport à la planète.
Nous pouvons faire l’expérience qu’il n’est pas « si évident de modifier ses habitudes » (P.-Y. Brandt).
Un tel jeûne entretient un lien étroit avec ce que Pierre Rabhi appelait la « sobriété heureuse ».
Ces jeûnes que nous choisissons, ces voies que nous empruntons pour nous rapprocher de Dieu, pour suivre Jésus au désert, peuvent nous confronter à la peur du manque.
Comme Jésus.
Rappelons-nous le récit de ses tentations dans le premier Évangile :
« Alors Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim… » (Mt 4, 1-2).
Au désert, Jésus a fait l’expérience du manque.
Mais pas seulement.
Expérience du manque, des tentations, mais aussi expérience de la présence de Dieu :
« Alors le diable quitte (Jésus). Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient » (Mt 4, 11).
Ce récit des tentations de Jésus est instructif !
En ce Carême, si nous connaissons « la peur du manque », soyons sûr(e)s qu’elle nous conduit à « faire l’expérience de la grâce de Dieu qui vient combler une attente confiante » (P.-Y. Brandt).
Et pour que notre confiance en Dieu grandisse, un troisième outil est proposé en Carême : celui de la prière.
La prière en ce temps de Carême nous permet de questionner nos relations, à nous-mêmes, à Dieu et aux autres.
Dans nos relations à autrui, la conversion de vie propose un chemin de décentrement.
C’est ici que peut se situer le vœu de « chasteté », qui consiste non à pratiquer la continence, mais qui est l’apprentissage de la juste distance, avec chacun, aussi intense que peut être la relation vécue.
Et, vis-à-vis de soi, l’appel à la conversion – qu’il soit un vœu ou un chemin proposé à tout chrétien – conduit à l’« unification intérieure ».
De multiples désirs peuvent nous habiter.
Ces désirs que notre société de consommation cherche à satisfaire dès qu’ils apparaissent.
Ce temps privilégié du Carême peut nous aider à nous conscientiser de l’apparition de ces désirs et, ensuite, à décider de postposer leur satisfaction, à les creuser.
Le Carême peut être la décision, non de tuer tout désir, mais de « ne pas succomber à la recherche de la satisfaction immédiate du désir » (P.-Y. Brandt).
Le désir est certes légitime, nous sommes des êtres de désir, mais le Carême nous propose un chemin de liberté, nous offre le choix de déployer en nous un espace… pour rencontrer Dieu.
Cet espace que Jésus évoque dans l’Évangile du Mercredi des Cendres : 
« Quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra » (Mt 6)
Espace de silence, d’écoute, de relation à Dieu.
La conversion de vie m’ouvre à découvrir une liberté intérieure et à faire l’expérience d’une joie profonde, qui est un « fruit de l’Esprit » (Galates 5, 22).
Le psalmiste y aspire, dans le psaume de l’Eucharistie de ce jour :
« Rends-moi la joie d’être sauvé ; que l’esprit généreux me soutienne. 
Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange !
» (Ps 50)
La conversion me convie à « accepter de me perdre de vue… (à) renoncer à porter un jugement sur moi-même… (à) renoncer à viser ma propre justice » et, dès lors, à recevoir de Dieu son Esprit pour me soutenir et me guider (P.-Y. Brandt).
Si je laisse l’Esprit agir en moi, il m’aidera dans ce travail de décentrement et d’unification ; il m’inspirera les ajouts et les retranchements qui peuvent me rapprocher de Dieu.
La seule chose qui compte, c’est ce que nous révèle Saint Paul dans sa Deuxième Lettre aux Corinthiens :
« Nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu »
Ce que Dieu nous demande en ce Carême, ce à quoi l’Église nous invite, c’est le désir de suivre Jésus sur son chemin, de nous rapprocher de Lui.
La démarche de Carême est une démarche libre et volontaire.
Comme le laisse entendre Saint Benoît, quand il déclare :
« Chacun offrira de sa propre volonté à Dieu, dans la joie du Saint-Esprit… » (RB 49, 6).
Dès lors, il n’y a pas de place pour des « mines de Carême » !
Par notre démarche ce matin, en cette église, nous témoignons de notre désir d’entrer d’une manière neuve en ce nouveau Carême.
Dieu a travaillé notre cœur et nous avons la liberté et la responsabilité de répondre à son appel.
Saint Paul ajoute : 
« Nous vous exhortons… à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de lui »
La Grâce est déjà en nous… C’est son Esprit qui nous conduit et nous entraîne !
Alors, gardons confiance !
Dieu nous accueille tel(le)s que nous sommes, avec nos qualités et nos défauts, nos réussites et nos échecs, nos compétences et nos errances, mais surtout, avec notre désir fort d’accompagner Jésus en son chemin…
Engageons-nous-y avec enthousiasme !
Nous ne sommes pas seul(e)s !
Nous commençons ce Carême en Communauté, avec toute l’Église…
Écoutons Saint Paul : 
« Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut » (2 Co)
Et répondons à l’invitation de St Benoît : « Attendons la sainte Pâque avec la joie du désir spirituel » !
Joyeux Carême pascal à chacun(e) de vous…

Sr Marie-Jean Noville (18 février 2026)

 -----------------

(1) P.-Y. BRANDT, Impact de la formation sur les vœux monastiques : pour une vie plus fraternelle à la suite du Christ (2), dans Collectanea Cisterciensia, 86 / 2 (2024), p. 129-143. 



mardi 17 février 2026

Liturgie de la Parole 6e mardi TO-II Marc 8, 14-21 ; Jacques 1, 12-18

Un seul pain 


 

Méditation

Je vous propose celle de Soeur Myrèse en 2014

lien vers la méditation de Soeur Myrèse https://partage-de-lectio.blogspot.com/2024/02/de-la-parole-6e-mardi-to-ii-un-seul.html

lien vers l'image: https://img.freepik.com/photos-premium/jesus-christ-partageant-pain_361551-552.jpg

lundi 16 février 2026

Liturgie de la Parole 6e lundi TO-II Marc 8, 11-13 ; Jacques 1, 1-11

Accueil

Les Paroles de Jésus posaient beaucoup de questions à tous ceux qu’il rencontrait. L’Évangile tout au long de l’histoire pose aussi beaucoup de questions, et peut-être aujourd’hui encore davantage dans une société où toutes les références sont éclatées. En célébrant ensemble, nous nous ouvrons à cette interpellation, en nous soutenant les unes, les uns les autres dans la recherche d’une vie qui réponde à l’appel de Jésus

Homélie 

Le comportement de Jésus, ses paroles interpellent été dérangent. Dans l’évangile de Marc, on voit qu’ en particulier les pharisiens ont de la difficulté avec lui, c’est le moins qu’on puisse dire. Et Jésus est de plus en plus surveillé par eux. Ils ne peuvent accepter cette manière d’être et ils cherchent à le mettre publiquement en tort. Ils lui tendent des pièges, dit l’évangile. Ici, ils demandent des signes qui, à l’évidence, viendraient du ciel. Pour changer, ils demanderaient des preuves absolument évidentes. Mais pour Jésus de tels signes, ils n’en auront pas ! Dans une autre circonstance où on voit à peu près la même demande, Jésus répond : ils n’auront pas d’autre signe que celui de Jonas. Une relecture de cette réponse de Jésus, plus tard dans la communauté chrétienne, disait que le signe de Jonas, c’était les trois jours passés dans la baleine, dans le monstre marin, signe de la Résurrection. Mais dans le contexte, le seul signe était la parole de Jonas, et à cette parole, Ninive s’était convertie.
Donc des signes, comme preuve, ils n’en auront pas. Mais pourtant des signes, il y en a mais ils ne veulent pas voir. L’ensemble des gestes de Jésus, son accueil, sa manière d’apporter guérisons, pardon, tout cela si on voulait bien voir et croire, si on était capable d’accueillir était signes visibles de la tendresse de Dieu.
Pour certains la foi est comme une évidence, pour d’autres il y a dans la foi, chez les croyants, une part de doute. Et je suis parmi ces croyants, où, au niveau purement intellectuel, j’ai une tendance plus ou moins rationnelle, et je me dis, je suis convaincu, qu’il serait possible que je sois dans l’illusion. Et cette question de la vie, lorsque je dialogue avec des incroyants athées, je me dis que peut-être, au fond, c’est eux qui ont raison. Et de preuves, je n’en ai pas non plus.
Pour moi la foi, telle que je la vis, est cette confiance fondamentale que je fais en Jésus, dans l’Évangile, et finalement en Dieu. Une confiance qui traverse le doute. De signe venant du ciel, il n’y en a pas, de preuve, il n’y en a pas. Mais il y a bien des signes, le texte de la Bible nous parle, les Évangiles nous parlent, mais aussi les témoins, les sages dans l’histoire, de grandes figures qui me touchent, qui me parlent. La foi de certaines personnes, de ceux et celles qui m’entourent, la foi qui me porte en communauté, tout cela, ce sont des signes qui me permettent de continuer librement, d’une façon heureuse ce chemin de la foi. Cette foi qui est fondamentalement confiance portée par l’espérance. Oui, je fais confiance en un Dieu de tendresse, en un Dieu d’amour pour tous.

Invitation au Notre Père

Ensemble et dans la foi partagée, nous redisons la prière que Jésus lui-même nous a apprise, ce grand acte de confiance en Dieu notre Père

Ignace Berten Hurtebise le 16 février 26