vendredi 3 avril 2026

Liturgie Vendredi Saint Jean 18, 1-19,42 ; Isaïe 52, 13-53,12

Homélie

Nous venons de l’entendre, montrant Jésus humilié, Pilate déclare : « voici l’homme! » Pilate ne croyait pas si bien dire. En cet homme de douleur, nous voilà confrontés à ce que nous pouvons faire de l’homme: tant d’hommes, de femmes, d’enfants, de par le monde, eux aussi « défigurés », « comptés pour rien », comme disait Isaïe. 
Oui la Passion du Christ continue. Comment ne pas penser à ce que l’homme peut détruire quand la volonté de puissance l’emporte en nous, quand on ne voit plus dans l’autre qu’un être banal, une cible insignifiante. Quand l’indifférence nous ferme les yeux et le cœur. Sur la Croix Jésus s’identifie à toutes les victimes du mal. Il porte toutes nos souffrances. 

Et au nom de tous ceux-là il nous interroge : « Pourquoi me frappes-tu ? » Car toucher à l’homme, il nous le rappelle, toucher à l’homme, c’est toucher à Dieu. Toucher à l’homme, c’est toucher au Christ.

Mais nous confrontant ainsi à notre part d’obscurité, jamais le Christ, pour autant, ne nous abandonne. Sur la croix il pardonne. En pardonnant à tous, il nous montre qu’il ne désespère pas de nous, ni de l’humanité. Sur la croix il continue de croire en cette possibilité en nous de rebondir vers plus d’amour, plus de justice, vers plus de foi aussi.
Ce chemin de conversion qu’il nous promet, qu’il nous propose, on ne le parcourt pas tout seul. C’est bien pourquoi Jésus confie Marie et Jean l’un à l’autre, pour que naissent des espaces, des communautés fraternelles, soutenantes. Qui nous aident à nous imprégner du Christ, à vivre de lui, à vivre comme lui.
C’est aussi pour nous soutenir que dans son dernier souffle Jésus nous remet son Esprit. Pour que nous puissions nous laisser habiter par sa bonté, sa miséricorde et sa joie.
Voilà la soif qui est la sienne. Voilà ce dont notre Dieu est assoiffé : voir, envers et contre tout, germer ces semences de résurrection, ces lueurs de Pâques, que tous nous pouvons devenir en Christ ressuscité.

Mgr Jean-Luc Hudsyn le 3 avril 26

Photos: Rubens Montée du calvaire (musée de Bruxelles)


Méditation Vendredi Saint

DÉTRESSE ET CONFIANCE DE JÉSUS SUR LA CROIX

A la neuvième heure (c'est-à-dire vers trois heures de l'après-midi), Jésus clama en un grand cri : "Eh, Eli, lama sabachtani", ce qui signifie : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" ...II est remarquable que les évangélistes aient transcrit les mots araméens, comme ils le font pour les paroles les plus impressionnantes du Seigneur : "Ephphata"; " Rabbounf', "Abba". Ces paroles ont été gardées telles que Jésus les avait prononcées, elles sont sûrement authentiques. Combien troublante est celle-ci ! Jésus abandonné par son Père !... Jésus, dans sa conscience psychologique, se sent vraiment abandonné par son Père. Si l'on comprend de quoi il s'agit ; cela est profondément vrai. Ce n'est pas un désespoir, quoi qu'en pensent certains qui, comme André Gide, ont usé de cette parole pour prétendre que Jésus est mort désespéré. Certes, il ne faut pas craindre de prendre au sérieux la détresse du Christ ; mais on doit dire détresse et non désespoir. Le désespoir suppose qu'on a perdu la confiance en Dieu, la détresse implique seulement une immense tristesse et désolation. Jésus, par la volonté du Père, a voulu goûter la mort humaine et sa condition tragique. Son Père l'a abandonné, non à la perdition, mais aux atteintes du mal et des pécheurs. A Gethsémani, Jésus a demandé que la mort lui fût évitée, mais il s'est incliné devant la volonté du Père ; à la croix, il refuse de boire le vin aromatisé afin de goûter jusqu'à la lie le calice de la mort humaine. La peine de cette mort humaine, qui est pour nous la grande tragédie, consiste précisément à se sentir abandonné : tout vous quitte, et vous vous trouvez seul à seul en face du Dieu Juge. Jésus, qui représente tous les hommes, se sent abandonné de Dieu, il va volontairement jusqu'à l'anéantissement, jusqu'à la souffrance totale ; devant Dieu il se sent couvert du péché du monde et c'est de là que vient cette affreuse détresse. Dieu l'a abandonné aux mains des pécheurs, des Romains et des Juifs...

La détresse réelle de Jésus légitime cette parole, mais il faut remarquer encore un point important : cette phrase est une parole de l'Écriture, le premier verset du psaume vingt-et-un qui a donné tant de traits au récit de la Passion. Lorsque Jésus prononce cette parole, il ne l'invente pas de lui-même, il veut montrer que l'Écriture s'accomplit en lui, que le psalmiste annonçait sa propre plainte. De plus, ce psaume qui commence dans l'angoisse s'achève dans la confiance. Or, pour les anciens lecteurs juifs et chrétiens, un texte cité évoque le passage qui suit. Les gens savaient alors l'Écriture par coeur ; le début suffit pour engager tout le psaume. Et le dernier tiers du psaume exprime la confiance finale du malheureux : J'annoncerai ton nom à mes frères, en pleine assemblée je te louerai... Car il n'a point méprisé ni dédaigné la pauvreté du pauvre.... Mais, invoqué par lui, il l'écouta. Jésus laisse entendre ainsi qu'après la détresse viendra le salut, après la souffrance viendra le triomphe. Il sanctifie nos plaintes par sa propre plainte, mais sa confiance en Dieu reste entière.

Cette parole est authentique ; jamais les chrétiens n'auraient inventé une parole si tragique, si dure. Ne la craignons pas, elle jette une grande lumière sur la souffrance de Jésus et le rend très proche de nos propres désolations

PIERRE BENOÎT

Passion et Résurrection du Seigneur, Le Cerf, 1966, p. 220-223. Orval F 23

 

jeudi 2 avril 2026

Liturgie de la Parole Jeudi Saint Jean 13, 1-15 ; Exode 12, 1-8.11-14

Homélie


Le livre de l’Exode nous a rappelé cette nuit de la pleine lune de printemps - qu’on voit ce soir, sauf s’il y a des nuages - où les familles d’Israël maltraités, opprimés par Pharaon, s’étaient rassemblés pour le repas de la Pâque, pour le repas du grand passage de l’esclavage à une vie nouvelle, à une vie de liberté.

Autour d’eux l’atmosphère était lourde ; pas si éloignée sans doute de ce que tous ressentent en ces temps incertains, ce de temps de guerre indéchiffrable, de violence aveugle, jetant des innocents sur les routes ; et chez nous, nous ne sommes pas en reste : dans le climat ambiant volent si facilement les invectives, l’insécurité, les affrontements de toutes sortes.

Cette nuit-là Dieu était en venu révéler à son peuple qu’il n’était pas un Dieu récupérable pour justifier la violence. Qu’il n’est pas du côté de ce qui cherche à engendrer la mort, de ce qui veut blesser l’homme, de ce qui veut détruire l’humain…

Un autre soir, bien plus tard, Jésus pris lui-même dans un complot qui se resserre autour de lui, Jésus réunit ses amis. Il le désirait intensément. Pas que ce soir d’ailleurs. Il voulait d’un grand désir, leur laisser comme le testament de ce qui l’habitait profondément : faire passer ce monde, le faire passer et nous avec, chacun, de la mort à la vie, des ténèbres à sa lumière : celle de cet amour, celle de cette alliance, celle de cette fraternité, qu’il n’avait cessé de semer sur les chemins de Palestine, au nom de son Père.

Nous avons tous dans le cœur ces paraboles si belles par lesquelles il voulait dire, de toutes ses forces, comment Dieu s’y prend pour créer et pour recréer sans cesse en nous un cœur de chair, un cœur selon le cœur de Dieu.

Le récit de ce berger qui cherche partout sa brebis perdue pour la ramener plein de joie sur ses épaules. Ce samaritain surprenant qui s’empresse de prendre soin de ce blessé inconnu de lui, mais qu’il refuse d’abandonner. Ce père qui n’en finissait pas d’attendre son fils et qui se précipite vers lui dès qu’il pointe à l’horizon…

Et pour bien signifier cet amour extrême qui seul peut guérir, qui seul peut recréer la vie, recréer l’espérance, recréer la confiance, recréer la dignité perdue, Jésus, lui le Maître et le Seigneur de toute vie, dépose son vêtement, et prend le rôle laissé aux esclaves. Nous venons de le vivre : il se met aux pieds de chacun de ses disciples - Judas y compris – et il leur lave les pieds. Un amour brûlant humble fort.

Comme nous l’avons chanté : « qui pourrait comprendre à cette heure, l’infini d’un Dieu qui décroit, qui s’abaisse au plus bas pour nous servir, pour nous honorer de son amitié divine ?»  Qui peut comprendre cela ? Chose à peine imaginable ! Et il presse Pierre de se laisser faire. Et ce soir, il nous presse chacun, chacune, nous aussi, de nous laisser faire. De nous laisser attirer par lui pour, recueillant tout son amour, pour arrêter, lutter contre le mal, en nous, autour de nous. Pour avec lui désarmer les violences, en nous parfois, et autour de nous, faire advenir un monde différent, une terre habitable par tous, des relations désarmées, des regards bienveillants, des rapports de justice et de paix.

C’est à chacun de nous ce soir que le Seigneur demande de vivre davantage en mémoire de lui. Il ne nous demande pas en nous regardant de haut. Il nous le demande d’en bas ! En se faisant le Très bas. C’est lui qui lève les yeux vers nous. C’est lui qui nous prie de l’exaucer. Et pour nous nourrir de jour en jour de cet amour qui aime jusqu’au bout, il prend ce pain rompu, il prend cette coupe d’amitié, nous donnant de pouvoir ainsi communier à ce qu’il est : « Prenez, buvez : c’est moi ». Une manne inouïe, une coupe ressuscitante, à recueillir entre nos mains pour être envoyés à notre tour. Pour avec lui semer de l’amour plus loin encore.


Mgr Jean-Luc Hudsyn Hurtebise le 2 avril 26




Méditation Jeudi Saint

JUSQU'AU AU BOUT DE L'AMOUR

En mourant, Jésus dit : Tout est consommé (Jn 19,30.28). Dans la mort de Jésus, l'histoire humaine tout entière parvient à sa consommation, à son sommet. Un homme de notre race a été jusqu'au au bout de l'amour ; il a fait de sa mort un acte parfait d'amour, s'abandonnant sans réserve entre les mains du Père (Luc 23,46) et entre les mains de ses frères pécheurs (Luc 23,33-34). Cet Acte est indépassable : il porte d'un coup l'histoire à son accomplissement, et si celle-ci continue, c'est pour que les hommes entrent dans cet Acte, le fassent leur, acceptant d'être pris en lui, sanctifiés, consacrés par lui, qui les transforme et leur permet d'aller, eux aussi, jusqu'au bout de l'amour. L'Acte de mourir de Jésus sur la Croix est l'acte auquel l'humanité entière est suspendue, l'Acte qui la sanctifie et la consacre tout entière dans l'amour.

Cet acte de mourir, Jésus l'a anticipé symboliquement, c'est-à-dire réellement et d'une manière merveilleusement significative pour nous, à la Cène. La veille de sa mort, pour la gloire du Père et la joie de ses frères, Jésus se fait pain des hommes. Il prend le pain qui est son corps ; anticipant sa mort, il prend en main la totalité de son être et de son existence, il se prend lui-même et il se rompt ; ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne (Jean10,18) : il se rompt lui-même, avant même d'être rompu par nous tous, ses frères pécheurs ; il se partage : consommant sa mort à lui-même, il devient capable de se partager entre tous dans un partage où il est vraiment tout entier à chacun ; il passe au Père dans les autres, et, nous regardant tous, il dit : "Mon Corps, c'est vous". La Parole par laquelle il se livre est efficace : il est déjà mort, il vit déjà au coeur des siens.

La Passion ne fera qu'accomplir ce qu'il a dit ; les hommes seraient d'ailleurs bien incapables de faire mourir celui qui est la Vie, s'il ne voulait lui-même mourir pour eux et par eux, dans l'amour.

Mais, à la Cène, Jésus dit : "Faites ceci en mémoire de moi" (Lc 22,19). Ceci n'est pas simplement le rite à réitérer, c'est l'Acte posé ce soir-là. L'Église est tout entière invitée à entrer dans l'Acte qui la sauve et la consacre : nous sommes sauvés, nous faisons de notre vie un acte d'amour parfait dans la mesure où "nous faisons ceci en mémoire de Lui", dans la mesure où nous nous prenons, où nous nous rompons dans la mort à nous-mêmes et où nous devenons réellement le pain des autres, à la gloire du Père. L'Acte de mourir de Jésus, son acte parfait d'amour, est re-présenté (rendu présent dans un symbole) à l'humanité, jusqu'à la fin des siècles, dans l'eucharistie. La messe est le moment où cet Acte nous rejoint et où nous le laissons s'emparer de nous, nous consacrer et nous "transubstancier", pour que nous aussi, nous allions jusqu'au bout de l'amour.

JEAN-MARIE HENNAUX 

Orval fiche E 14


mercredi 1 avril 2026

Liturgie mercredi saint Matthieu 26, 14-25 ; Isaïe 50, 4-9a

Méditation

Le texte d’Isaïe que nous venons d’écouter est le seul qui soit lu deux fois chaque semaine sainte : c’est en effet la première lecture du dimanche des Rameaux et de la Passion ainsi que du mercredi saint !

C’est un très beau texte, mais il contient une phrase qui m’a toujours posée problème et sur laquelle je voudrais partager avec vous aujourd’hui.

J’ai rendu ma face dure comme pierre ! Quand je lis cela, je pense à un visage impassible, dur, sévère. Mais en y réfléchissant, ce n’est pas forcément cela ! Il existe des statues au visage très expressif. Si j’applique cela à Jésus comme le suggère la liturgie, comment essayer de comprendre ?

Devant l’opposition rencontrée le Serviteur rend sa face dure comme pierre pour ne pas être dégradé par les traitements subis. Une pierre ne s’érode pas facilement. Pour ne pas être confondu, pour ne pas perdre son identité, le Serviteur cherche une force intérieure qui le maintient sur le chemin. Quelle est cette force ? Il vient de le dire : il a reçu du Seigneur le langage des disciples pour soutenir celui qui est épuisé ; chaque matin le Seigneur éveille son oreille pour qu’il écoute en disciple. Et lui ne s’est pas dérobé. Le Seigneur son Dieu vient à son secours.

Comment ? Il ne le sait pas. Mais cela est pour lui un roc sur lequel s’appuyer pour continuer. Le début du Psaume 17 le chante très bien :

Je t’aime, Seigneur, ma force :

Seigneur, mon roc, ma forteresse,

Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite,

mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

 Le Seigneur est son roc. C’est sur lui qu’il s’appuie et du coup la fermeté du roc, sa solidité, s’infusent dans le cœur du Serviteur, se transmettent à tout son être, apparaissent sur son visage, l’aident et le soutiennent dans l’épreuve.

 Il y a aussi une chose paradoxale : pour soutenir celui qui est épuisé, le Serviteur va passer par l’épreuve du refus, des outrages et des crachats. Autrement dit il va vivre l’épreuve avec et comme celui qui n’en peut plus, il va l’accompagner dans la souffrance. Il n’y a que Dieu pour agir ainsi, et les saints ! La certitude d’une Présence ou plutôt la confiance en cette Présence au cœur de l’épreuve est effectivement un soutien. « Voilà le Seigneur mon Dieu, il prend ma défense ; qui donc me condamnera ? » Même si le Serviteur est condamné par les hommes, il ne l’est pas par Dieu ; même si la persécution aboutit à la mort, le Seigneur est là. C’est très difficile à vivre, mais pourtant cela change tout.

 Nous en arrivons à l’Evangile et à l’annonce de la trahison par « l’un de vous ». Le climat extérieur est tendu et voilà que le climat à l’intérieur du groupe des disciples se trouble. Ils sont tous « profondément attristés » et inquiets de ce qu’ils seraient capables de faire : trahir celui qu’ils aiment et suivent depuis trois ans ! « Ils se mirent à lui demander, chacun son tour : ’’Serait-ce moi, Seigneur ? ’’»

Oui, chacun de nous est capable de trahir le Seigneur… Et cela ne décourage pas Jésus, il célèbre la Pâque avec eux. Il déclare malheureux celui qui le trahira, il ne le rejette pas comme il ne rejettera pas Pierre après son reniement. D’une parole, d’un regard il soutient celui qui est épuisé par ce qu’il a fait, il le régénère en lui offrant encore et toujours son amour. « Il est proche, celui qui me justifie » disait le Serviteur. Il reste fidèle.

Vivons ces jours en nous appuyant sur le roc de l’amour indéfectible du Seigneur offert encore et toujours à celui, à celle qui l’accueille quoiqu’il ou elle ait fait. Saint Paul a écrit aux Romains : « Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs. » (Romains 5, 7-8).


Invitation au Notre Père

Père, Jésus, ton Serviteur, nous as aimés jusqu’à l’extrême et il a donné sa vie pour nous donner Ta Vie. Par Lui, avec Lui et en Lui nous te chantons avec un cœur de disciples la prière reçue de lui.

Sr Marie-Christine le 1er avril 26