Liturgie de la Parole 26e mercredi TO-II Luc 9, 57-62 ; Job 9, 1-12.14-16
Introduction
Nous fêtons donc aujourd’hui saint Jérôme, son 1600ème
anniversaire ! Il a traduit la Bible… et donc aussi le livre de Job. Il en
a même fait un commentaire. Le livre de Job est un des plus beaux livres de la
Bible, d’un point de vue littéraire, un chef-d’œuvre. Mais c’est aussi un des
plus difficiles à traduire ! Livre poétique exprimant l’immense problématique
du lien entre souffrance humaine et puissance divine. Cette question ne se
résout pas en quelques lignes. Elle s’étend sur 42 chapitres. Elle utilise le
langage de la poésie parce que c’est un langage qui exprime le fond des choses
sans les épuiser, sans leur donner de réponse définitive. Tout reste ouvert.
Jérôme a donc traduit Job. Mais je me pose la question
dans le cas d’un livre comme celui-là : est-ce que le traducteur, tout en
traduisant les mots, est capable de traduire aussi le ton ? En effet, le
passage de Job que nous entendrons peut être compris comme une magnifique
méditation sur la puissance de Dieu et sa justice, mais peut signifier
exactement le contraire, si on suppose que Job s’exprime ici sur le ton de
l’ironie. Et il me semble qu’il ne faut pas exclure cette hypothèse.
Qu’est-ce que l’ironie ? C’est par exemple quand
une maman a demandé à son ado de bien vouloir ranger sa chambre, que l’ado n’en
fait rien, évidemment, et que la maman revient quelque temps plus tard, voit le
bazar et s’écrie : « eh bien, c’est du joli ! ». La parole
dit une chose qui veut dire exactement le contraire.
Je pense que pour entrer dans le livre de Job et ses
paroles tellement paradoxales, il faut supposer que de temps en temps il manie
l’ironie. C’est une façon, parfois, de se protéger contre un trop grand
malheur. Et n’est-ce pas aussi un peu ce que Jésus fera dans l’évangile ?
Mais d’abord, chantons les psaumes.
Commentaire des lectures
Ce passage de l’évangile nous déroute : Jésus a
des paroles dures et exigeantes à l’égard de ses disciples. Ce passage se
comprend mieux si on lit ce qui précède (et que nous aurions dû entendre
hier) : « Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au
ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem ». Jésus va
donc au-devant de sa passion. Il « durcit sa face », ce qui est une
expression hébraïque marquant sa détermination. Alors, vis-à-vis de ceux qui
expriment leur désir de le suivre, il ne cache pas que le chemin sera rude. Si
tu cherches une vie de loisirs à écouter de beaux sermons, si tu cherches un
cocon où vivre avec de bons copains, tu te trompes d’adresse. Si tu aimes
m’écouter, mais que tu restes attaché à ton passé, coupe le cordon ! Nous
sommes ici en présence d’un maître qui ne cache pas les aspérités du chemin…
peut-être aussi pour ne pas s’embarrasser, sur sa route, de gens trop
hésitants. Il va droit au but, il parle vrai.
Dieu parle vrai avec nous. Il attend aussi de notre
part un parler-vrai avec lui. Et pour cela, nous avons dans la Bible un bel
exemple : Job. Il faudrait lire l’ensemble du livre pour mieux percevoir
les va-et-vient, les paradoxes des paroles de Job. Dans les versets que nous
avons entendus, il reconnaît la grandeur de Dieu, il reconnaît le rien de
l’homme et l’inutilité (voire le danger) de tenir tête à Dieu. Pourtant, la
suite du texte le montrera, c’est exactement ce qu’il va faire : tenir
tête à Dieu… au point de lui faire un procès, au point de l’accuser d’être responsable
de tout le malheur du monde. Oui, dira Job, en exerçant sa justice, Dieu
entraîne l’injustice ! C’est pour cela que je discerne comme de l’ironie
dans le passage où il exalte la grandeur et la puissance de Dieu.
Mais il y autre chose dans le cheminement de
Job : chose qui apparaît en filigrane dans la longueur du poème :
c’est le passage progressif (pas linéaire !) de la lamentation à la
plainte. La différence entre les deux est la clé de tout. La lamentation est
un cri qui reste enfermé à l’intérieur. L’homme souffrant est replié sur
lui-même, sur son malheur, et tourne en rond dans sa misère. Il n’a pas d’autre
issue que de vouloir mourir. C’est ce qu’on voit dans le premier discours de
Job. La plainte, en revanche, s’adresse à un autre, à l’autre qui est
Dieu. Le malheur est le même, mais je le dis à quelqu’un, je ne le garde pas
pour moi. Et celui à qui je le dis est quelqu’un qui peut l’entendre. Job parle
à Dieu, il parle vrai, il ne parle pas pour flatter Dieu, ni pour lui faire
plaisir. Il parle pour demander des comptes. Et c’est ce qui lui permet peu à
peu de relever la tête.
Jérôme aussi avait son franc-parler. Peut-être pas
toujours à bon escient. Peut-être que Jérôme avait des affinités avec Job. En
tout cas, comme nous le voyons avec Jésus, il y a des moments de la vie où il
faut se montrer déterminé. Pour que l’ironie grinçante se transforme en vrai
dialogue où l’on va au fond des choses.
Conclusion
Dieu, tu es l’auteur d’innombrables merveilles, toi
seul tu déploies les cieux, tu marches sur la crête des vagues… Révèle-nous
aussi la hauteur et la profondeur de ton amour, rends justice au pauvre et
guéris le cœur brisé. Apprends-nous la confiance en ton salut, entraîne-nous à
la suite de ton Fils sur la route de Jérusalem, sur le chemin de la passion
d’amour et de la résurrection. Lui qui…
Sr Marie-Raphaël le 30 septembre 2020