Liturgie de la Parole 21e dimanche A Matthieu 16, 13-20 ; Isaïe 22, 19-23 ; Romains 11, 33-36
Homélie
De certains romans on dit qu’ils sont des romans à clé, qui s’ouvrent lorsqu’on y fait jouer une certaine clé, donnant accès à un surplus de signification. Les lectures de ce jour ne sont pas un roman, mais elles parlent de clé et font jouer certaines clés que je voudrais découvrir avec vous.
Aux textes du lectionnaire, je voudrais ajouter deux
versets de l’Apocalypse – deux clés sans doute. En Apocalypse 1,18, Jésus
ressuscité s’adresse à l’apôtre Jean : « N’aie pas peur ! C’est
moi qui suis le premier et le dernier, le vivant. Je suis mort, mais je suis
vivant à tout jamais, et j’ai les clefs de la mort et du séjour des
morts ». Plus loin, en 3,7, il se désigne comme « celui qui a la
clef de David, celui qui ouvre de telle sorte que personne ne ferme, celui
qui ferme de telle sorte que personne n’ouvre ». Dans la première lecture
de ce dimanche, d’Isaïe, il était dit à propos du serviteur choisi par le
Seigneur, Eliakim : « Je mettrai sur son épaule la clef de la maison
de David : s’il ouvre, personne ne fermera ; s’il ferme, personne
n’ouvrira. » Mais quelle est cette clé de David, qui devient dans
l’Apocalypse celle de Jésus ?
Arrêtons-nous d’abord sur l’objet clé, dans sa réalité
physique. Les clés dans l’Antiquité n’étaient pas nos clé-de-poche (sans parler
de nos clés usb). Elles pouvaient mesurer jusqu’à 60 cm de long. Une célèbre
clé de temple en bronze du Ve siècle avant J.-C., découverte dans le sanctuaire
d’Artémis à Lousoi en Arcadie, mesure 40 cm de long. Les prêtres portaient
cette clé sur l'épaule pour afficher leur rang et leur autorité. Certaines de
ces clés étaient si lourdes qu’elles constituaient « la charge d’un homme »,
d’où l’image d’Isaïe : « Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de
David » (Is 22,22), la clé de l’autorité royale.
Dans la Bible, la clé devient le symbole de ce qui donne
accès au dessein de Dieu, un dessein par ailleurs inscrutable, comme nous
l’avons dit dans le psaume : « Ses décisions sont insondables, ses
chemins sont impénétrables ! Qui a connu la pensée du Seigneur ? Qui a été son
conseiller ? ». L’énigme de ce dessein se concentre en fait dans la
mystérieuse identité du « Fils de l’homme ». « Au dire des gens,
- demande Jésus- qui est le Fils de l’homme ? » Ils répondirent : « Pour les
uns, Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres encore, Jérémie ou
l’un des prophètes. » Jésus leur demanda : « Et vous, que dites-vous ? Pour
vous, qui suis-je ? ». Alors Simon-Pierre prit la parole et dit : « Tu es le
Christ, le Fils du Dieu vivant ! ». σὺ εἶ ὁ χριστὸς. Tu es l’oint χριστὸς de
Dieu, celui qui a reçu l’onction de Dieu. Jésus lui répond : « (Et
toi) Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance
de la Mort ne l’emportera pas sur elle. Je te donnerai les clés du royaume des
Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout
ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. » Voilà que
ressurgit le symbole des clés, cette fois « les clés, non plus du royaume
de David, mais du royaume des Cieux ». Mais quel est ce pouvoir des clés,
que Jésus remet à Pierre et à l’Église de Pierre, ce pouvoir des clés qui unit
le monde des hommes et le monde de Dieu ?
Vous avez remarqué que Jésus, à la fin de l’épisode,
demande instamment aux disciples « de ne dire à personne que c’était lui,
le Christ ». Pourquoi cette injonction paradoxale, dans un contexte
de révélation ? C’est qu’il manque encore la clé qui permettra
d’« ouvrir » le mystère de Jésus-le-Christ – la clé qui est sa
passion-résurrection. Et en effet, dès le verset suivant le récit de Matthieu,
nous apprenons : « Dès lors Jésus commença à montrer à ses disciples
qu’il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens,
des grands prêtres et des scribes, être tué et se réveiller le troisième
jour ».
La clé, en fin de compte, c’est la croix, la croix que porta Jésus sur son épaule. Dans la tradition ancienne, la première lettre du mot Christos, la lettre chi (χ), qui a la forme d’une croix oblique, d’une croix diagonale, est devenue le monogramme, la signature, du Christ, mort et ressuscité. Cette lettre, si on veut, est la clé, qui ouvre le nom et le mystère de Jésus, le Christ. Prions ce matin pour que nous puissions faire le chemin des disciples, et notamment de Pierre, et confesser nous aussi, de la manière la plus personnelle qui soit : « Tu es le Christ ! ». Tu portes sur ton épaule une croix en forme de clé, une clé en forme de croix qui donne accès de manière irréversible, à la Vie de Dieu. Je pensais à ces mots tout à l’heure en regardant votre croix, qui est une croix en forme en de clé et une clé en forme de croix.
Père Jean-Pierre Sonnet, jésuite, Hurtebise le 23 août
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