Liturgie 6 août transfiguration du Seigneur A, Matthieu 17, 1-9 ; 2Pierre 1, 16-19
Hier,
nous faisions mémoire
de la dédicace de la basilique Sainte-Marie-Majeure.
En
366, la Vierge Marie apparaissait au pape Libère et à un riche couple
pour demander la construction d’une basilique à Rome.
Elle
indique l’emplacement en y faisant tomber la neige le 5 août.
Aujourd’hui,
6 août, c’est un peu comme un voile de neige,
qui a été répandu sur celle qui s’appelle désormais Marie-Ephrem
et je peux affirmer sans crainte de me tromper, Marie-Ephrem,
que le Vierge Marie souhaite que ton cœur, ta vie et tout ton être
soit un sanctuaire tout neuf entièrement
dédicacé à la Trinité.
Nous menons
une vie singulièrement ordinaire.
D’ailleurs,
pour la plupart de ses contemporains,
Jésus était un homme au final assez commun,
lui qui marchait sur les routes poussiéreuses de Galilée.
Puis
un jour précis, cette normalité a volé en éclat
d’une manière tellement majestueuse et même… effroyable
— nous dit saint Matthieu —
que l’enveloppe du quotidien s’est déchirée
pour laisser place à une lumière totalement insoutenable :
son visage et ses vêtements rayonnent d’une clarté
qui n’appartient pas à la physique de
notre monde.
Puis la
scène gagne encore en intensité :
Jésus est rejoint par deux monuments de
l’Ancien Testament.
Ils
discutent ensemble comme si le temps n’existait plus.
La
théologie orientale, surtout avec saint Jean Damascène,
et plus tard Benoît XVI insistent sur un point crucial :
il n’y a pas de changement de nature chez Jésus :
il ne devient pas divin par magie sur la montagne,
ce n’est pas une mutation, mais une révélation.
L’éclat
de celui qui est Lumière née de la Lumière
perce soudain l’enveloppe de sa nature humaine.
C’est
par un excès d’amour pour nous
que Jésus s’est voilé sous son humanité
afin de pouvoir entrer en contact avec chacun d’entre nous.
Si
Jésus n’avait pas caché sa Divinité,
l’éclat de sa Majesté infinie aurait provoqué une peur paralysante
comme on le voit aujourd’hui avec les disciples.
Par
contre, en se montrant comme un petit enfant ou un
homme ordinaire,
Jésus créé un climat de confiance et de fraternité,
permettant à l’âme d’être avec Lui
comme on prend le plus charmant des bébés dans les bras
voire contre son cœur.
Cette
théophanie n’est pas seulement centrée sur le Christ,
elle est trinitaire.
On a
la voix du Père depuis la nuée,
le Fils qui est transfiguré
et la nuée qui symbolise l’Esprit saint.
Cela
porte un nom savant : c’est l’obombration
formé du latin umbra, l’ombre
obombration signifie littéralement
“l’acte de couvrir de son ombre”.
Nous
pensons bien sûr à l’action de l’Esprit Saint
venant sur la Vierge Marie lors de l’Annonciation :
« Le Saint-Esprit viendra sur toi,
et
la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre »[1].
Cette
“ombre” divine n’est en rien synonyme d’obscurité,
mais bien plutôt présence protectrice.
Pensons
à l’importance de trouver de l’ombre quand on est en plein soleil !
Mais
il y a un détail qui change tout.
Les
fameux “six jours après”.
Qu’est-ce
qui a bien pu se passer six jours avant
pour que ce timing mérite d’être mentionné par notre saint évangéliste ?
Eh
bien, six jours avant, Jésus a brisé toutes les illusions de ses disciples.
Pierre
venait de le reconnaître comme Messie,
mais Jésus leur annonce qu’il va monter à Jérusalem,
souffrir et être mis à mort. Quel choc !
À eux
qui attendaient un roi guerrier pour virer les Romains
et on leur annonce un condamné à mort.
Pierre
s’y oppose farouchement. Jésus le recadre direct.
En
venant racheter l’homme,
le Fils s’est incarné dans une “chair mortelle”
pour descendre dans l’abîme des misères humaines
afin de les guérir de l’intérieur.
C’est
à travers l’humanité du Christ
que l’âme peut contempler les reflets de la Divinité sans être aveuglée,
et y laver ses péchés pour s’orner de la ressemblance divine.
L’humanité
du Christ a été nécessaire pour unir à nouveau Dieu et l’homme, car sans le
Verbe fait chair,
il n’y aurait pas eu de moyen de communication entre l’Infini et le fini.
Depuis
le péché des origines,
l’homme a perdu la capacité de voir Dieu
directement dans sa propre chair.
Les
âmes sont devenues comme des “illettrées” du langage céleste,
c’est pourquoi, Jésus a dû utiliser le voile
de son humanité et un langage fait de paraboles humaines
pour enseigner le b.a.-ba du salut.
Voiler
sa gloire permet à Dieu d’opérer ses plus grandes œuvres
dans le secret et l’ordinaire.
En se
cachant sous des formes modestes
comme la vie à Nazareth ou dans l’Hostie,
le Fils évite d’imposer sa présence par la force
en laissant la créature libre de Le chercher et de L’aimer.
Puis
il y a eu le projet de camping proposé par Pierre.
Il
veut construire des abris matériels pour s’installer dans le divin.
Saint
Augustin lui répond :
on n’a pas besoin de trois tentes
puisqu’on a déjà notre demeure véritable, le Christ lui-même.
L’injonction
divine : c’est écoutez-le.
L’écoute,
ce n’est pas passif.
Jésus
disait juste avant,
qu’il fallait se rendre à Jérusalem et porter sa croix.
La
vision fige, mais l’écoute exige de se lever.
L’engagement
implique de redescendre
dans la vallée pour affronter une existence très incarnée.
Alors,
sur le papier, la Transfiguration, c’est super beau.
Mais
en toute honnêteté, est-ce que ça a vraiment marché ?
Ces
mêmes apôtres Pierre, Jacques et Jean
qui ont vu cette lumière divine incroyable,
ce sont les mêmes qui vont s’endormir misérablement
pendant l’agonie à Gethsémani.
Et à
l’arrestation, ils fuient.
Pourquoi
leur offrir cette vision si elle s’effondre
à la première épreuve ?
Dom
Pius Parsch, dans son Guide de l’Année liturgique
utilise une très belle expression pour expliquer cela.
Il
dit que le Thabor a planté en eux un germe de gloire.
Un
germe, cela a besoin de temps, sous terre, dans le noir.
C’est
pour cela que Jésus leur ordonne de n’en parler à personne
avant sa résurrection.
Pendant
la passion, les disciples n’ont pas la lucidité
d’utiliser cette mémoire, le combat étant trop violent.
Mais
après Pâques, cette graine germe.
Leur
compréhension est rétroactive.
Le
souvenir remonte et communique son sens à tout le reste.
Pour
conclure, je vais reprendre les cinq étapes pratiques
proposées par le Père Simon d’Artigue.
La
première, c’est la mise à l’écart.
Le
texte dit que Jésus les emmène à l’écart.
Arrêter
le rythme et freiner, ce n’est pas fuir le monde.
C’est
créer un espace d’écoute essentiel.
Et ça
fait écho au voile blanc que notre chère postulante reçoit,
une forme de retrait du monde non pas pour l’abandonner
mais pour favoriser le dialogue avec notre meilleur ami.
C’est
un signe d’appartenance à une communauté,
à un style de vie,
très interpellant, surtout si jeune.
Une
fois cet espace créé, on passe à la deuxième étape, la montée.
Le
texte précise bien que Jésus gravit la montagne.
Donc
ça demande de l’effort.
La
prière, ce n’est pas juste de la relaxation,
c’est un combat contre notre paresse, notre fatigue,
contre le stress généré par un emploi du temps bien chargé.
Et la
troisième étape alors ? C’est l’écoute.
Aujourd’hui,
on nous vend toutes sortes de méditations
comme des façons de faire le vide ou de se recentrer sur soi.
La prière
chrétienne, c’est l’inverse, c’est un décentrement.
On
fait silence non pas pour s’écouter soi-même,
mais pour laisser Dieu travailler, nous travailler
avec toute sa puissance d’amour
créateur.
La quatrième
étape, c’est être avec Jésus seul.
Après
la voix du Père, les apôtres relèvent la tête
et ne voient plus que Jésus : Moïse et Élie ont disparu.
Il s’agit
de goûter la paix de Dieu,
de se laisser remplir par sa présence active.
Comme
une religieuse qui devient progressivement
et spirituellement l’épouse du Christ.
L’âme
contemplative console Celui
qui en retour de son amour, reçoit
essentiellement de l’ingratitude[2]
et elle participe au salut de toutes les âmes,
par ses continuels “Je t’aime”.
La cinquième
étape : on redescend de la montagne.
Chez vous,
les Bénédictines, c’est le fameux ora (prie) et labora (travaille).
Chères
sœurs en Christ, il n’y a pas si longtemps,
vous avez reçu vous aussi, ce voile blanc,
non pas pour quitter le monde mais pour choisir de l’aimer autrement,
en laissant le Christ faire de votre cœur un lieu dédicacé à sa présence.
Souvenons-nous
du Thabor
dans le silence de la prière comme dans l’humble travail quotidien,
écoutons le Fils bien-aimé et laissons toute notre vie murmurer :
« Seigneur, il est bon que je sois ici, avec toi. »
Amen.
Abbé Vincent Jemine, Hurtebise le 6 août 26
[1] Luc 1, 35.
[2] La citation exacte,
rapportée par sainte Marguerite-Marie Alacoque, est : « Voilà ce Cœur qui a
tant aimé les hommes, qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer
pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart
que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les
froideurs et les mépris qu’ils ont pour moi dans ce Sacrement d’amour. » Elle
provient de l’Autobiographie de sainte Marguerite-Marie, § 92, à propos de
l’apparition du Sacré-Cœur en 1675.