Liturgie de la Parole 23e jeudi TO-II Luc 6, 27-28 ; 1 Corinthiens 8, 1b-7.10-13
Homélie
Dans ma vie personnelle, il y a deux sortes de chrétiens.
Ceux qui sont sympathiques, qui me comprennent, qui sont d’accord avec moi, qui
me ressemblent… Bref, ils ne mettent pas trop ma charité à l’épreuve ! Et puis
il y a les autres… Ceux qui m’énervent. Ceux qui m’ont blessé. Ceux dont je
n’arrive plus à entendre la voix sans que quelque chose se crispe en moi. Et
voilà que Jésus me dit aujourd’hui : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux
qui vous haïssent. » Il faut reconnaître que Jésus ne nous facilite pas la
retraite !
Mais avant de nous demander comment nous allons réussir à
aimer nos ennemis, regardons ce que Jésus est en train de faire : il veut
changer notre regard.
Saint Paul commence déjà ce travail dans la première
lecture. Les Corinthiens se demandent s’ils ont le droit de manger certaines
viandes offertes aux idoles. Paul pourrait répondre simplement : « C’est permis
» ou « c’est interdit ». Mais il déplace la question : « La connaissance gonfle
d’orgueil, tandis que l’amour fait grandir. » Autrement dit : ce n’est pas
seulement ce qui est permis ou interdit qui compte ; il faut regarder ce que
mon comportement produit chez l’autre. Je peux avoir raison et pourtant
blesser. Je peux être dans mon droit et pourtant écraser quelqu’un. C’est une
manière profondément évangélique de regarder : ne plus seulement partir de soi,
mais regarder aussi à partir de l’autre.
Et Jésus va beaucoup plus loin. Il nous demande de regarder
celui qui nous fait du mal autrement que nous le faisons spontanément. Notre
premier réflexe est de réduire l’autre à ce qu’il nous a fait : « Il m’a
blessé. Elle m’a trahi. Il est comme ça. » Et nous finissons par enfermer une
personne entière dans une faute, une parole, une histoire.
Jésus vient briser cette logique : « Aimez vos ennemis.
Faites du bien. Bénissez. Priez. » Cela ne signifie pas approuver le mal, nier
l’injustice ou retourner dans une relation qui nous met en danger. Aimer son
ennemi, c’est refuser que le mal commis par l’autre ait le pouvoir de
transformer notre cœur en miroir du sien. Voilà peut-être le véritable combat :
empêcher la blessure de devenir notre manière habituelle de regarder l’autre.
Blessé par quelqu’un, je deviens blessant pour ce quelqu’un
Et c’est ici que notre retraite rejoint profondément
l’Évangile. Nous sommes venus, à travers les femmes de la Bible, chercher un
autre regard sur Dieu. Mais découvrir autrement le regard de Dieu devrait
transformer notre regard sur les autres. Car quel est le regard du Père ? Jésus
nous le dit : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons ; il
fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » Dieu ne commence pas
par demander si l’autre mérite son soleil. Il donne. Il fait vivre. Il
espère.
Et si nous sommes appelés à aimer comme lui, c’est parce que
nous avons d’abord été aimés ainsi. Alors peut-être que le pardon de ce soir
commence simplement par ceci : laisser Dieu nous montrer quelqu’un autrement.
Quelqu’un que nous avons enfermé dans une étiquette. Quelqu’un dont nous ne
voyons plus que la faute.
Et peut-être aussi nous-mêmes. Car nous sommes parfois
beaucoup plus sévères avec nous-mêmes qu’avec les autres. Nous continuons à
nous définir par une faute ancienne, un échec, une parole regrettée. Or Dieu ne
nous regarde pas comme notre dernière erreur. Il voit plus loin. C’est pourquoi
nous pouvons prier avec le psaume : « Scrute-moi, mon Dieu, connais mon cœur ;
éprouve-moi, connais mes soucis. » Quelle magnifique prière pour une retraite !
Non pas : « Seigneur, regarde les autres », mais : « Seigneur, regarde-moi. »
Regarde ce qui, en moi, a besoin d’être guéri. Et surtout, apprends-moi à me
regarder avec ton regard.
Ce soir, dans le sacrement de réconciliation, nous ne
viendrons donc pas simplement faire la liste de ce qui ne va pas. Nous
viendrons nous laisser regarder par Dieu, le remercier pour son regard et
accueillir son pardon. Et peut-être que le pardon commencera là : lorsque nous
accepterons que le regard de Dieu soit plus grand que notre faute.
Puis, peu à peu, son regard pourra devenir le nôtre. Alors
nous ne regarderons plus l’autre seulement comme celui qui m’a blessé. Nous
pourrons commencer à le regarder comme quelqu’un que Dieu continue d’aimer. Le
reste viendra peut-être ensuite, dans le silence, dans la prière et, ce soir,
dans la grâce bouleversante d’un pardon reçu.
Pierre Hannosset le 10 septembre 26
https://padrepierre.blogspot.com/2026/09/jeudi-de-la-23eme-semaine-du-temps-de.html
