Liturgie 24e dimanche A Matthieu 18, 21-35 ; Ben Sira 27, 30-28,7 ; Psaume 102 ; Romains 14, 7-9
Méditation
À première vue, la
parabole que nous venons d’entendre est un peu moralisatrice, et même
culpabilisante. Elle semble nous dire : « vous devez pardonner, car
sinon vous êtes des ingrats… ne voyez-vous pas à quel point Dieu vous a
pardonné ? » Oui, mais le pardon, ce n’est pas si simple. Et souvent
nous pouvons nous sentir coupables non pas d’avoir commis nous-mêmes des fautes
graves, mais de ne pas parvenir à pardonner les offenses qui nous ont été
faites… Je ne pense pas que Jésus veuille nous enfoncer, nous culpabiliser, en
racontant cette parabole. Je pense au contraire qu’il veut nous responsabiliser
et nous faire prendre conscience de l’enjeu profond, de ce qui se joue dans le
pardon.
Mais pour bien
comprendre l’évangile de ce jour, il nous faut le rattacher à son contexte, à
ce qui précède et que nous avons entendu dimanche dernier. Le chapitre 18 de
Matthieu, c’est le discours sur l’église,
qui aborde la question des relations à l’intérieur du groupe des disciples de
Jésus. Dimanche dernier, nous avons entendu Jésus nous dire que nous sommes
responsables d’aider nos frères / sœurs à prendre conscience de leurs erreurs,
fautes, péchés… La « correction fraternelle », c’est quelque chose de
très délicat, très difficile. Jésus concluait en disant : « tout ce
que vous aurez lié sur la terre sera lié dans les cieux ; tout ce que vous
aurez délié sur la terre sera délié dans le cieux ».
Et là-dessus, Pierre
enchaîne : « oui, mais combien de fois ? » Voilà bien une
question tout humaine. J’ai besoin d’un cadre : je veux bien être patient,
mais jusqu’où ? Jusqu’à 7 fois ? C’est déjà beaucoup ! Entendons
bien la réponse de Jésus, car elle contient un secret, un code secret ! « Je
ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois 7 fois ». Pour ceux
qui connaissent la Bible – pour les lecteurs de Matthieu – cette parole a une
signification évidente : elle renvoie à la parole de Lamek,
l’arrière-arrière-arrière-petit-fils de Caïn. Donc la septième génération
humaine, depuis Adam. Se souvenant que le Seigneur avait dit à propos de
Caïn : « Si quelqu’un tue Caïn, Caïn sera vengé 7 fois », il dit :
« Caïn sera vengé 7 fois et Lamek 77 fois » (Genèse 4,15 et 24). À la
septième génération humaine, la violence a pris une tournure vertigineuse en
raison de la logique de la vengeance. Cette logique qui veut que je réponde au
mal subi par un mal plus grand, toujours plus grand. Cette logique, nous n’avons
aucune peine à l’imaginer, nous la voyons à l’œuvre dans notre monde… nous
sommes d’ailleurs pris dedans et nous voyons que c’est spontanément ce que nous
avons tendance à faire, comme le suggérait déjà la première lecture de ce jour.
Voici donc le secret
que Jésus nous livre, la « botte secrète » de son combat à lui. Par
sa réponse à Pierre (7 fois 77 fois), il suggère que le pardon a le pouvoir
d’inverser la spirale maudite de la vengeance.
Ensuite, il nous
raconte une étonnante parabole. Une parabole qui nous montre, entre autres, que
non, ce n’est pas si simple de pardonner ! Parfois cela semble même
surhumain. Certains peuvent dire : « l’offense qui m’est faite a
complètement abîmé ma vie, pour toujours… Comment pourrais-je pardonner ?
Ne serait-ce pas une sorte de trahison vis-à-vis de moi-même et de ma souffrance ? »
Dans cette parabole,
Jésus compare l’offense à une dette. Et il compare le pardon à une remise de
dettes. C’est très concret, une dette. Cela représente une somme d’argent,
quelque chose que l’on possède. Remettre une dette, c’est consentir à ne pas
être remboursé. C’est consentir à perdre. Consentir à la perte. Non
seulement renoncer à la vengeance, mais renoncer à la réparation. En effet, ce
que suggère la parabole, c’est qu’il y a des dettes qui sont solvables, mais
aussi des dettes qui sont insolvables.
Ainsi, du côté de
celui qui est blessé, offensé, lésé, du côté de la victime, Jésus suggère qu’il
y a un moment où on peut consentir à vivre avec l’idée qu’il n’y aura pas de
« réparation ». « Vivre avec l’irréparé » (pour le dire avec
le titre d’un livre contemporain).
Cela peut paraître
choquant, scandaleux. Comment ! Celui qui est victime devrait en plus
consentir à la perte ? Mais ce que la parabole suggère aussi, c’est qu’il
y a là un enjeu de liberté. Pas seulement pour l’offenseur, mais pour la
victime elle-même. Car le mal subi peut s’amplifier par le fait qu’il m’enferme
dans ma douleur de victime. C’est ce que j’appellerais le « fardeau au
carré » : je porte le fardeau de porter un fardeau…
Consentir à la perte,
accepter de vivre avec l’irréparé, c’est faire alors une étonnante
expérience : celle d’être libéré du fardeau du fardeau ! Celui qui
pardonne – qui remet l’offense – est le premier bénéficiaire de ce pardon. Il
semble que c’est à cela que Jésus nous invite, en église. Mais je dis ceci sur la pointe des pieds, en
demandant pardon moi-même à ceux que je pourrais offenser, car je sais qu’il y
a des souffrances qui sont insupportables…
Quand nous voyons le
mal qui se déchaîne dans le monde, souvent, nous nous sentons impuissants. Le
pape Léon nous appelle à travailler, chacun là où nous sommes, à une paix
« désarmée et désarmante ». Jésus nous propose une
« arme », une « botte secrète » pour désarmer l’ennemi qui
se cache en nous-mêmes : non seulement ne pas rendre le mal pour le mal,
mais consentir à la perte pour gagner mon frère et inverser ainsi la spirale
qui enferme, pour en faire la spirale qui libère. Il nous confie ce
pouvoir : « tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans
les cieux ».
Ce n’est pas
culpabilisant. C’est responsabilisant. Et c’est une source d’espérance !
Sœur
Marie-Raphaël le 13 septembre 26