jeudi 28 mai 2026

Liturgie de la Parole 8e jeudi TO-II Marc 10, 46-52 ; 1Pierre 2, 2-5.9-12

Méditation

Vous avez tous repéré que la lecture tirée de l’épître de Pierre aujourd’hui est un tissu d’Ancien Testament. En fait l’objet de cette partie de l’épître est de dire : le peuple chrétien c’est le peuple de l’Alliance, et sa vocation, c’est la vocation qui était celle d’Israël – qui l’est peut-être toujours d’ailleurs, parce qu’il n’y a rien qui dise qu’Israël n’est plus chargé de cette vocation. Celle-ci consiste à permettre à tous et toutes d’ouvrir « les yeux devant vos belles actions et de rendre gloire à Dieu, le jour de sa visite », bref, être les témoins d’un Dieu vivant. Et pour dire cela, l’apôtre convoque l’Écriture : l’image du lait de la parole (Is 55), le Psaume 34 qui dit que le Seigneur est bon, l’image de la pierre d’angle (Is 28 ; Ps 118), le sacerdoce saint qui qualifie le peuple chrétien comme il qualifie Israël en Exode 19. Il va même chercher le livre d’Osée pour dire « Vous qui n’étiez pas un peuple, vous êtes maintenant un peuple ; vous n’aviez pas obtenu miséricorde, maintenant vous avez obtenu miséricorde. » (Os 1–2). Pour dire enfin que l’essentiel revient à ce que la Loi dit, à savoir : résister à la convoitise (Ex 20,17), de manière à poser des actes qui rendent gloire à Dieu au sens où ils font connaître le Dieu qui rend capable l’être humain d’une réelle qualité de vie.

Cela dit, en lisant ce texte, j’étais passablement énervé, parce qu’on a coupé trois versets ! Trois versets qui commencent ainsi : « en effet il y a ceci dans l’Écriture » – et quand le Nouveau Testament parle de l’Écriture, ce n’est pas le Nouveau Testament, mais l’Ancien ! Voici le texte supprimé par quelqu’un qui pense qu’il est inutile de citer ses sources, parce que, de toute façon, l’Ancien Testament…

En effet, il y a ceci dans l’Écriture (Is 28,16): « Je pose en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse ; celui qui met en elle sa confiance [hébreu : Celui qui s’appuie sur elle] ne connaîtra jamais la honte. » Ainsi donc, honneur à vous qui faites confiance, mais, pour ceux qui se méfient, (il est écrit Ps 118,22) : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, c’est celle-là qui est devenue la pierre d’angle », et (Is 8,14) : « une pierre d’achoppement, un rocher sur lequel on trébuche ». Ils achoppent, ceux qui refusent de se fier à la Parole, et c’est bien ce qui devait leur arriver.

Énervé, j’ai donc décidé de commenter plutôt l’histoire de Bartimée. On observe un fort contraste entre le début et la fin de ce texte. Au début vous avez un groupe en mouvement, Jésus, les disciples et la foule en train de marcher sur la route en sortant de Jéricho. Opposé à ce groupe, il y a un homme dont on donne le nom. Il s’appelle fils d’Honoré, Bartimée – c’est rare que le nom de quelqu’un soit cité dans un récit de miracle. On enregistre son état : état de santé, il est aveugle ; état social, il est mendiant. Enfin il est assis au bord du chemin, dans la position d’un marginal, de quelqu’un qui n’est pas dans le mouvement, et attend simplement qu’on veuille bien jeter les yeux sur lui. À la fin, en revanche, vous avez l’aveugle qui a recouvré la vue ; il n’est plus immobile ni assis : il est debout et il accompagne Jésus sur le chemin.

Alors qu’est-ce qui a produit cette transformation ? Jésus le dit : c’est « ta foi », peut-être mieux, ta confiance en Jésus. Comment se traduit cette confiance dans le récit ? Qu’est-ce que Jésus nomme « confiance » ? Considérons le texte. Cet homme, « entendant que c’est Jésus de Nazareth », se met à crier et à dire non pas, « Jésus de Nazareth », mais « Fils de David aie pitié de moi ». Cet homme qui a entendu qu’un homme connu passe, un certain Jésus de Nazareth, ne l’interpelle pas en disant Jésus, ou Nazaréen. Il emploie un titre, « Fils de David », par lequel qui reconnaît en Jésus le Messie, celui qui vient pour libérer, y compris pour libérer les aveugles, selon un texte d’Isaïe cité dans un autre «évangile (Lc 4,19). Bref, déjà là il y a un premier acte de foi : voir dans ce Jésus de Nazareth quelqu’un qui vient de la part de Dieu pour apporter la libération. Et demander d’avoir pitié de lui, c’est déjà montrer qu’il pense que Jésus est capable de quelque chose qui pourrait manifester la miséricorde de Dieu vis-vis-vis de lui.

Deuxième moment : quand beaucoup le rabrouent pour qu’il se taise, lui criait encore plus, littéralement « beaucoup le rabrouaient, et lui criait beaucoup plus ». Et le verbe est à l’imparfait : le jeu se prolonge, il dure. Le deuxième signe de la confiance de Bartimée, c’est la résistance de l’aveugle marginalisé qui ne se laisse pas imposer le silence par des gens qui entendent bien qu’il reste à sa place, en marge du cortège qui avance.

En réponse à cette confiance, Jésus s’arrête. Il prend la position immobile qui est celle de l’aveugle. Mais il n’appelle pas l’aveugle qui pourtant crie vers lui « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi. » Il ne s’adresse même pas à Bartimée, mais à ceux qui s’opposent à ce que cet aveugle ait accès à lui, et il leur demande au contraire de faciliter cet accès. Le premier « miracle » que Jésus opère, c’est de retourner la foule qui repousse celui qu’il met au centre de son attention. Jésus répond déjà à la confiance en retournant la foule versatile qui, à défaut de se convertir, change complétement d’attitude et dit à l’aveugle « Courage, il t’appelle » (non pas « confiance », comme s’il fallait du courage à l’aveugle pour aller vers Jésus).

Bartiméee cesse alors de parler et agit. Il rejette son manteau, bondit et va vers Jésus. Rejeter le manteau, c’est rejeter tout ce qui pourrait gêner son mouvement de se précipiter vers Jésus ; c’est peut-être aussi laisser en arrière ce qui l’identifie comme aveugle et mendiant. En laissant son manteau, l’aveugle accepte de laisser derrière lui la vie d’aveugle et de mendiant qui était la sienne depuis un certain temps, pour aller vers l’inconnu, puisqu’il ne sait pas ce que Jésus va faire, ni même s’il va faire quelque chose. Il se lève, et il s’élance : il n’est plus assis, mais debout, il n’est plus immobile, mais s’élance vers celui qui représente un espoir de salut.

C’est alors que Jésus « répond » à l’aveugle – la traduction liturgique dit « prenant la parole », mais en grec, Jésus répond : il répond aux cris de l’aveugle qui lui demande d’avoir pitié de lui, en lui disant « que veux-tu que je fasse pour toi ? ». Comme si ce n’était pas évident ! S’il l’invoque comme Messie, s’il demande « pitié », c’est qu’il attend d’être guéri. Mais Jésus en lui posant la question, Jésus le pousse à formuler son désir. Autrement dit, il oblige l’aveugle à dépasser ce cri générique « ait pitié de moi ». L’aveugle répond alors « Rabbouni », mon maître. Pourquoi pas « fils de David » ? Ne descend-il pas d’un cran dans sa reconnaissance de qui est Jésus ? Non : en disant « Rabbouni », il se fait déjà implicitement son disciple. Il ajoute alors « que je retrouve la vue !». Non pas « guéris-moi », ou « rends-moi la vue » – ce qui ferait porter le poids de l’action sur Jésus. En disant au contraire « que je retrouve la vue », c’est son désir qu’il énonce, tout en manifestant qu’il croit que ce désir peut devenir réalité avec Jésus. C’est alors qu’il lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé ». En réalité, dans ce récit, Jésus ne fait que s’arrêter, dire à la foule d’appeler l’aveugle et lui poser une question. Jésus ne guérit pas l’aveugle. Il ne pose aucune autre action que de s’arrêter ! Ainsi, ce qui sauve l’aveugle, ce n’est pas Jésus, c’est sa foi, comme Jésus le souligne. C’est la foi de celui qui, appelé par Jésus, veut être son disciple et pour cela, recevoir la lumière. Tel est le « salut » de l’aveugle, qui n’est pas seulement sa guérison physique : cet homme marginal qui mendiait et que l’on rabrouait, devient celui qui, comme un disciple, accompagne Jésus sur le chemin. Le miracle n’est donc pas un événement magique, mais un événement qui se passe au cœur de la relation qui se noue entre un homme malade, en souffrance, et un Jésus reconnu dans sa capacité d’être celui par qui Dieu donne la vie à l’être humain.

 André Wénin Hurtebise le 28 mai 26

Aucun commentaire: