Liturgie 6e samedi de Pâques Jean 16, 23b-28
L’intention de Sophie
Méditation
Un jour, à la fin d’une balade au bord de la Meuse namuroise, après un verre à une terrasse du coin, Michel et moi sommes entrés dans la petite église en face dont la porte était ouverte. Au fond, sur une petite table, il y avait un carnet d’intentions et un crayon.
Ces carnets me touchent toujours : on y trouve des choses immenses et
minuscules à la fois : « Seigneur, faites que Mamy guérisse », « J’ai réussi
mon examen. Merci. », « Donne la paix dans le monde ».
Et puis il y en a une qui retient mon attention : « Jésus, fais que
Nathan quitte Jessica et sorte avec moi. Signé : Sophie »
Cela fait sourire, d’abord. Puis le sourire s’efface un peu. Parce qu’au fond, derrière cette demande maladroite déposée dans le carnet, il y a probablement une jeune fille qui souffre davantage qu’elle ne sait le dire.
Et une question surgit : que vais-je porter dans la prière ? Le projet de Sophie ? Son désir ? Sa solitude ? Son besoin d’être aimée ? Ou simplement une personne entière, confuse, mélangée, incapable encore de démêler tout ce qui habite son cœur.
Et c'est peut-être ce texte de Jean, que nous venons d'entendre, qui répond.
Jésus dit : « Ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le
donnera. »
On entend cela et on pense : Dieu est là pour accomplir ce que nous lui
demandons.
Mais demander « au nom de Jésus », ce n’est peut-être pas mettre Jésus au service de nos désirs. C’est laisser peu à peu nos désirs entrer dans son propre amour. C’est accepter que ce que nous demandons se transforme.
Quelques versets plus loin, Jésus dit encore : « Je ne vous dis pas que je
prierai le Père pour vous, car le Père lui-même vous aime. »
Le Père aime déjà. Avant les beaux mots. Avant les prières ajustées. Avant même que nous sachions ce que nous demandons.
Ce n’est pas une raison pour ne plus demander. C’est une raison pour demander
autrement.
Dans le chapitre suivant de l'Évangile de Jean, — la grande prière sacerdotale — Jésus prie longuement pour les disciples : « Garde-les. Qu'ils soient un. »
Jésus ne s’interpose pas entre eux et le Père. Il les fait entrer dans une
relation où ils découvrent que le Père les aime déjà.
Alors l’intercession change de visage.
Quand quelqu’un dit ou écrit : « Prie pour moi », il ne demande pas seulement qu’on ajoute une intention de plus à une liste. Il demande aussi : « Tiens-toi un peu près de moi devant Dieu. » « Ne me laisse pas seul dans ce que je traverse. »
Prier pour quelqu'un, ce n'est pas simplement demander quelque chose à sa place. C'est accepter, un moment, de se tenir auprès de lui devant Dieu. C’est se mettre de son côté. Ne plus le regarder à travers ce qu'il nous fait, ce qu'il nous doit, ou ce que nous voudrions qu'il soit.
Quelque chose se déplace.
Pas seulement nos demandes.
Mais nous-mêmes.
Alors, devant l'intention de Sophie — je ne sais plus très bien quoi demander. Peut-être que c'est cela, finalement, la prière honnête : ne pas trop savoir, et rester quand même là.
Rester là, avec cette jeune fille qu'on ne connaît pas, dans cet amour qui la précède et qui la dépasse.
Lui souhaiter, sans formuler trop vite, une joie plus vaste que ce qu'elle imagine aujourd'hui.
Car l'intercession ne consiste pas seulement à porter une demande devant Dieu. Elle consiste parfois à demeurer assez longtemps dans cet amour pour que quelque chose, peu à peu, se transforme en nous.
C'est peut-être cela, prier les uns pour les autres...
Isabelle le 16 mai 26

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