jeudi 10 septembre 2026

Liturgie de la Parole 23e jeudi TO-II Luc 6, 27-28 ; 1 Corinthiens 8, 1b-7.10-13


Homélie

Dans ma vie personnelle, il y a deux sortes de chrétiens. Ceux qui sont sympathiques, qui me comprennent, qui sont d’accord avec moi, qui me ressemblent… Bref, ils ne mettent pas trop ma charité à l’épreuve ! Et puis il y a les autres… Ceux qui m’énervent. Ceux qui m’ont blessé. Ceux dont je n’arrive plus à entendre la voix sans que quelque chose se crispe en moi. Et voilà que Jésus me dit aujourd’hui : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. » Il faut reconnaître que Jésus ne nous facilite pas la retraite !

 

Mais avant de nous demander comment nous allons réussir à aimer nos ennemis, regardons ce que Jésus est en train de faire : il veut changer notre regard.

 

Saint Paul commence déjà ce travail dans la première lecture. Les Corinthiens se demandent s’ils ont le droit de manger certaines viandes offertes aux idoles. Paul pourrait répondre simplement : « C’est permis » ou « c’est interdit ». Mais il déplace la question : « La connaissance gonfle d’orgueil, tandis que l’amour fait grandir. » Autrement dit : ce n’est pas seulement ce qui est permis ou interdit qui compte ; il faut regarder ce que mon comportement produit chez l’autre. Je peux avoir raison et pourtant blesser. Je peux être dans mon droit et pourtant écraser quelqu’un. C’est une manière profondément évangélique de regarder : ne plus seulement partir de soi, mais regarder aussi à partir de l’autre.

 

Et Jésus va beaucoup plus loin. Il nous demande de regarder celui qui nous fait du mal autrement que nous le faisons spontanément. Notre premier réflexe est de réduire l’autre à ce qu’il nous a fait : « Il m’a blessé. Elle m’a trahi. Il est comme ça. » Et nous finissons par enfermer une personne entière dans une faute, une parole, une histoire.

 

Jésus vient briser cette logique : « Aimez vos ennemis. Faites du bien. Bénissez. Priez. » Cela ne signifie pas approuver le mal, nier l’injustice ou retourner dans une relation qui nous met en danger. Aimer son ennemi, c’est refuser que le mal commis par l’autre ait le pouvoir de transformer notre cœur en miroir du sien. Voilà peut-être le véritable combat : empêcher la blessure de devenir notre manière habituelle de regarder l’autre. Blessé par quelqu’un, je deviens blessant pour ce quelqu’un

 

Et c’est ici que notre retraite rejoint profondément l’Évangile. Nous sommes venus, à travers les femmes de la Bible, chercher un autre regard sur Dieu. Mais découvrir autrement le regard de Dieu devrait transformer notre regard sur les autres. Car quel est le regard du Père ? Jésus nous le dit : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons ; il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » Dieu ne commence pas par demander si l’autre mérite son soleil. Il donne. Il fait vivre. Il espère. 

 

Et si nous sommes appelés à aimer comme lui, c’est parce que nous avons d’abord été aimés ainsi. Alors peut-être que le pardon de ce soir commence simplement par ceci : laisser Dieu nous montrer quelqu’un autrement. Quelqu’un que nous avons enfermé dans une étiquette. Quelqu’un dont nous ne voyons plus que la faute. 

 

Et peut-être aussi nous-mêmes. Car nous sommes parfois beaucoup plus sévères avec nous-mêmes qu’avec les autres. Nous continuons à nous définir par une faute ancienne, un échec, une parole regrettée. Or Dieu ne nous regarde pas comme notre dernière erreur. Il voit plus loin. C’est pourquoi nous pouvons prier avec le psaume : « Scrute-moi, mon Dieu, connais mon cœur ; éprouve-moi, connais mes soucis. » Quelle magnifique prière pour une retraite ! Non pas : « Seigneur, regarde les autres », mais : « Seigneur, regarde-moi. » Regarde ce qui, en moi, a besoin d’être guéri. Et surtout, apprends-moi à me regarder avec ton regard.

 

Ce soir, dans le sacrement de réconciliation, nous ne viendrons donc pas simplement faire la liste de ce qui ne va pas. Nous viendrons nous laisser regarder par Dieu, le remercier pour son regard et accueillir son pardon. Et peut-être que le pardon commencera là : lorsque nous accepterons que le regard de Dieu soit plus grand que notre faute.

 

Puis, peu à peu, son regard pourra devenir le nôtre. Alors nous ne regarderons plus l’autre seulement comme celui qui m’a blessé. Nous pourrons commencer à le regarder comme quelqu’un que Dieu continue d’aimer. Le reste viendra peut-être ensuite, dans le silence, dans la prière et, ce soir, dans la grâce bouleversante d’un pardon reçu.

Pierre Hannosset le 10 septembre 26

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