dimanche 19 avril 2026

Liturgie 3e dimanche de Pâques A Luc 24, 13-35

Homélie

La dernière fois que j’ai eu l’occasion de célébrer l’eucharistie et de prêcher ici, l’évangile nous présentait Jésus au début de son ministère public. Le prophète Isaïe proclamait sa venue comme une grande lumière qui venait éclairer le peuple qui marchait dans les ténèbres. Et la manière dont Jésus allait mettre cette annonce en pratique était toute simple et humaine : en marchant, en parcourant les villes et villages de la Palestine pour y appeler à la conversion et à l’accueil de la Bonne Nouvelle.

L’évangile d’aujourd’hui nous met face à deux disciples en marche, eux aussi, et en marche dans les ténèbres, car ils sont dépités, déçus, désorientés même. Les espérances qu’ils avaient mises en Jésus, apprendrons-nous dans la suite du récit, ont été gravement trompées, car le chemin de Jésus ne s’est pas terminé par une apothéose, comme ils l’avaient imaginé, mais par la mort ignominieuse sur la croix. Celui qui avait éveillé les plus grands espoirs en eux a été exécuté comme le pire des bandits, par le châtiment le plus cruel connu à l’époque, rejeté par son propre peuple et ses dirigeants. Il y a de quoi perdre la tête !

 

Cette marche des deux disciples : Cléophas et son compagnon – ou sa compagne, puisqu’on parle d’une Marie, femme de Cléophas en Matthieu 19,25 – qui tournent le dos à Jérusalem et à tout ce qui a fait leur joie dans les semaines ou les mois précédents, me fait penser au chemin qu’ont choisi beaucoup de nos contemporains. Combien n’ont pas tourné le dos à l’Église et à toute pratique religieuse ? Combien ne sont pas partis déçus par le développement de l’Église depuis Vatican II ou désorientés par l’évolution si rapide de nos sociétés, qui ont mis l’Église en porte-à-faux ? Et il y a de quoi perdre la tête, quand nous voyons les presbytères, les monastères et les communautés religieuses se vider, quand nous apprenons les abus de toute sorte dont se sont rendus coupables des serviteurs de Dieu, y compris dans les nouvelles communautés qui avaient rallumé la flamme de l’espoir il y a peu ! Il y a de quoi se poser des questions aussi face à tant de réactions de la hiérarchie qui semble sourde aux attentes de sa base et se ferme à toute velléité de réforme et de modernisation des pratiques…

 

Si Emmaüs avait lieu aujourd’hui, il y aurait sans doute non pas deux disciples, mais des milliers et des centaines de milliers, hommes et femmes croyants qui retourneraient chez eux profondément déçus ! Il me plaît alors d’imaginer Jésus marchant à leurs côtés de manière anonyme tout à coup et leur demandant ce qu’il y a de si grave, à voir leurs mines dépitées. Ils auraient sans doute pour lui un de ces regards apitoyés : « D’où tu viens, toi, pour ignorer tout ce que les médias nous serinent à longueur de journée ? » - « Mais quoi donc ? » demanderait le Christ, faussement naïf. Et nos contemporains de lui confier tout ce qu’ils ont sur le cœur, tous leurs espoirs déçus, leurs générosités trompées, leurs prévisions qui se sont avérées fausses… Comment résonnerait dans cette litanie plaintive l’interpellation de Jésus : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire… ». Et si nous sommes honnêtes, ne faudrait-il pas répondre : « Oui, Seigneur, il est tellement dur de croire encore aujourd’hui et de ne pas perdre l’espoir ! »

 

Et Jésus de reprendre symboliquement son bâton de pèlerin pour nous expliquer patiemment la pédagogie de Dieu, telle qu’elle a été déployée dans tout l’Ancien Testament. Dieu non pas victorieux et écrasant les adversaires, comme l’ancien Israël l’a cru un temps, ni triomphant et majestueux, comme David et Salomon l’ont réalisé pour un court moment dans l’histoire, mais un Dieu caché, humble, patient qui prend la figure du Serviteur Souffrant pour se charger des péchés de la multitude et la ramener vers le Dieu de miséricorde. A entendre cette voix et sa force de conviction inimitable, je ne peux pas imaginer autre chose que de voir le feu intérieur se rallumer à nouveau et même devenir flammes étincelantes, quand le geste liturgique de la fraction du pain vient confirmer à nos yeux ce que nos oreilles ont entendu : il est vraiment le pain livré en vue d’un monde nouveau !

 

Et nous voici de retour sur la route à notre tour, à marcher à nouveau ou à courir pour porter à nos frères et sœurs l’excellente nouvelle, la meilleure de toutes que le Christ est ressuscité, que son amour a vaincu le cercle vicieux de la haine et de la violence pour fonder une nouvelle ère. Nous ne serons sans doute pas crus par tous nos contemporains, loin de là ! Et il faudra déployer des efforts, une stratégie et une pédagogie patientes et de longue haleine pour sortir le monde matérialiste et consumériste de sa torpeur et l’amener à croire l’incroyable : que la vie et l’aisance matérielle ne sont pas le dernier cri, et que la mort physique n’a pas le dernier mot, malgré les apparences, mais qu’un projet d’amour et d’éternité peut se réaliser à travers tous les échecs apparents de la vie.

Tenons donc fermes nos bâtons de pèlerin et avançons de manière décidée aux côtés de nos contemporains, en compagnons et compagnes du Christ ressuscité ! Et prions pour que de nombreux pèlerins déçus fassent cette rencontre du Ressuscité anonyme qui les envoie célébrer le geste du partage eucharistique au milieu de leurs frères et sœurs.

Père Josy Birsens, jésuite, le 19 avril 2026

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