Liturgie de la Parole 2e lundi TO-II 1 Samuel 15, 16-23
Méditation
Je vais commenter le texte de Samuel, mais au risque d’être un peu iconoclaste ! Vous ne trouvez pas curieux que vendredi dernier, le peuple demande un roi, et Dieu est d’accord. Samedi, Dieu choisit Saül et Samuel lui donne l’onction. Aujourd’hui, paf ! il liquide Saül ! On a l’impression quand on suit la liturgie, qu’on a affaire à un Dieu incohérent, ou du moins un peu inconstant. Ça c’est dû au censeur liturgique, celui qui a fait les choix des lectures, un choix qui, malheureusement pour un bibliste, sont des choix plus que malheureux. Mais pour vous qui lisez la Bible, qui avez relu tous ces récits de Samuel récemment, cela ne posera pas de problème puisque vous connaissez bien les textes ; mais pour un simple croyant, c’est bien différent. En fait, sabrer dans la Parole, c’est déjà injuste. Mais quand on regarde les choix des lectures de grands ensembles comme l’histoire de David, on a l’impression que ce qui importe , c’est de connaître l’histoire : il y a eu Saül, il a été rejeté, puis il y a eu David. C’est comme si on réduisait la Parole à une série de récits anecdotiques : voilà ce qu’il s’est passé. Il n’y a pas grand-chose à en dire.
Mais il y a en plus une injustice fondamentale : c’est par rapport au roi Saül. J’aime bien Saül. Parce que c’est un roi tragique. C’est même la seule figure tragique de l’Ancien Testament. En fait c’est un roi qui a été demandé par le peuple. Et souvenez-vous, quand le peuple demande un roi c’est parce qu’il veut devenir comme toutes les nations. C’est-à-dire sortir de l’Alliance pour redevenir une nation normale, de quitter l’Alliance qui les met à part pour un service spécifique de Dieu parmi les nations. Et donc, quand Dieu accorde un roi, il va faire en sorte que ce ne soit pas un roi qui conduise Israël hors de l’Alliance : ce ne sera pas un roi comme ceux des nations, mais un roi disons « constitutionnel », dont les pouvoirs sont réglés par la constitution du peuple qui est la Torah. Ce roi n’emmènera pas le peuple vers l’idolâtrie ou vers l’infidélité à son Dieu. Pour cela, Dieu faire un choix qui n’est pas tout à fait un choix éclairé, (c’est mon avis, entendons-nous bien !) Il choisit un personnage un peu falot. Je ne sais pas si vous vous souvenez des débuts de de Saül : son père l’envoie chercher les ânesses et il ne les trouve pas ; alors il veut revenir en arrière. Mais heureusement, son serviteur est là pour dire : « mais Samuel est à côté, allons chez lui etc… ». Saül est un homme hésitant, un personnage qui n’est pas vraiment une forte personnalité.
En plus d’un Saül peu sûr de lui, il y a Samuel. Un homme d’autorité qui doit lui donner l’onction et est chargé de l’accompagner pour qu’il soit précisément un roi qui corresponde à ce que Dieu attend de la royauté : continuer à inscrire le peuple dans l’Alliance avec son Dieu.
Sauf que Samuel va prendre son rôle un peu trop au sérieux. Il va en rajouter à la fragilité de Saül. Il faut relire le chapitre 9 pour voir comment il s’impose à Saül comme un personnage puissant, incontournable de sorte que Saül ne peut que le suivre. Au terme de leur rencontre, il reçoit l’onction alors qu’il ne s’y attendait pas du tout et il se voit jeté ainsi dans une nouvelle vie, forcé d’endosser un costume un peu trop large pour lui. Samuel continuera d’ailleurs à maintenir la pression, on peut le voir dans les chapitres 11 à 13. Bref. Je ne m’attarde pas. En réalité, l’impression qui domine est celle-ci : Samuel a été rejeté par le peuple parce qu’il avait donné du pouvoir à ses fils et que ceux-ci en abusaient. Le peuple qui ne voulait pas d’eux comme successeurs, a donc demandé un roi. Quand Dieu se fie à Samuel pour que le roi reste dans l’alliance, le vieux leader en profite pour prendre pouvoir sur le roi et garder le véritable pouvoir sur le peuple. Un peu comme ces anciens dignitaires qui ne savent pas lâcher le morceau, qui veulent rester là jusqu’au bout. Samuel, c’est quelqu’un qui n’arrive pas à laisser la place pour qu’un autre fasse son chemin. Il veut rester premier.
Vient alors cette histoire d’Amaleq qui arrive alors que Saül a été passablement fragilisé. Dieu l’envoie – c’est le début de l’épisode mais il n’a pas été lu – pour réaliser le châtiment d’Amaleq qui, juste après la sortie d’Égypte, a voulu mettre à mort le peuple à qui Dieu venait de donner la vie. Et Saül y va, mais il cherche à trop bien faire – comme quelqu'un qui, par manque de confiance en soi, en fait trop parce qu’il a peur de ne pas en faire assez. Et donc plutôt que d’obéir et d’exterminer tout Amaleq là où il le défait, il prend tout ce qui peut être offert à Dieu et va avec le peuple à Guigal pour faire un sacrifice, en vue d’honorer Dieu. Sauf qu’il n’aurait pas dû le faire. Fragilisé, il cherche à être agréé par Dieu. Et, se dit-il, pour être agréé, je vais rester dans l’esprit de ce que Dieu a demandé, mais en mieux : je vais lui offrir des sacrifices. Et c’est à ce moment-là que Dieu interpelle Samuel.
Malheureusement, la lecture ne reprend pas ce que Dieu dit à Samuel, et c’est dommage parce qu’on aurait vu combien Samuel quand il parle à Saül en rajoute sur ce que Dieu lui a dit pour enfoncer un peu plus Saül. Dieu dit à Samuel qu’il regrette d’avoir choisi un homme qui lui désobéit. Samuel se met en colère alors contre Dieu et le supplie, toute la nuit. Pourquoi ? Parce que si Saül cesse d’être roi, c’est lui, Samuel, qui perd son pouvoir. Et puis le matin, comme il n’a pas reçu de réponse il va à la rencontre de Saül.
La rencontre donne lieu à un jeu entre Saül qui affirme sa volonté de bien faire et un Samuel qui le prend violemment à partie, parce qu’il sent qu’il va perdre l’influence qui est toujours la sienne à travers le roi. Il communique le message divin, mais il change l’accusation : il reproche à Saül de s’être jeté sur le butin, alors que ce n’est pas ce qu’il a fait. C’est vrai : il n’a pas obéi à l’ordre d’exterminer Amaleq, mais il a voulu honorer Dieu. Et ça, Samuel fait comme s’il ne voulait pas le savoir. Saül a beau répondre :mais si j’ai fait ce que Dieu voulait, mais j’ai gardé le meilleur pour lui. Mais Samuel reprend son accusation, et il informe de nouveau Saül de son rejet. C’est là que la lecture s’arrête. Mais après, qu’est-ce qui se passe ? Saül s’explique à nouveau. Il admet avoir péché et avoue qu’il a obéi au peuple. En réalité, c’est cela qui fait qu’il ne peut plus être roi. Au lieu d’écouter la voix de Dieu qui veut maintenir le peuple dans l’Alliance, il a écouté la voix du peuple qui voudrait sortir de l’Alliance. Dans ce cas-là, il ne peut plus remplir le rôle pour lequel il a été choisi. Après l’aveu de cette faute, il demande pardon et veut aller se prosterner devant Dieu avec Samuel. Mais Samuel refuse et lui redit par deux fois qu’il ne sera plus roi et que Dieu va choisir un autre pour le remplacer. Saül insiste néanmoins et demande à l’ancien leader de l’honorer en présence du peuple, et Samuel finit par plier. Conséquence : aux yeux du peuple, Saül sera toujours le roi.
C’est là la source des problèmes qui vont survenir quand David va être oint roi par Samuel qui n’a pas communiqué clairement au peuple que Saül était demis de ses fonctions mais l’a, au contraire, honoré publiquement. Quand David sera oint, il y aura Saül qui reste roi aux yeux du peuple, et un roi qui est roi aux yeux de Dieu. Toute la suite du premier livre de Samuel va être précisément le fruit de ce manque de courage de Samuel. Immédiatement après avoir communiqué son rejet à Saül, Samuel s’enferme dans le deuil « parce que le Seigneur regrettait d’avoir choisi Saül comme roi ». Pourquoi ? parce que le renvoi de Saül lui fait perdre ce qui lui restait de son propre pouvoir. Vous verrez demain d’ailleurs comment c’est avec des pieds de plomb qu’il va à Bethléem pour donner l’onction à David. Et il quittera le lieu juste après l’onction, sans même prendre part au repas du sacrifice.
Au fond cette histoire, nous dit quelque chose de fondamental : c’est que Dieu cherche à faire son chemin dans nos histoires d’êtres humains. Et ces histoires d’êtres humains ne sont jamais parfaites. Tous les êtres humains sont pris dans des contradictions, lancés dans des recherches parfois vaines, aminés de sentiments variés ; ils posent des actes dont ils ne mesurent pas les conséquences, développent des volontés de pouvoir – toutes sortes de choses qui, d’une manière ou d’une autre, font obstacle à la volonté de Dieu, à sa volonté de vie et de liberté. Malgré tout cela, Dieu s’obstine à vouloir vivre l’histoire avec ces humains-là, comme ils sont. Et avec espérance !
André Wénin, Hurtebise le 19 janvier 26
Pour un approfondissement du personnage de Samuel, voir « Samuel ou les dérives du pouvoir » dans Études 2022/4, p. 85-96
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