Liturgie de la Parole 5e lundi TO-II Marc 6, 53-56 ; 1 Rois 8, 1-7.9-13
Homélie
L'image de Dieu qui se dégage de ces deux lectures peut sembler contradictoire. Le Dieu de Salomon occupe toute la place, oblige les prêtres à interrompre le culte. On dirait que Dieu, content d'être enfin chez lui après des années de nomadisme, ferme sur lui la porte pour être seul et tranquille. Le Dieu de Jésus, en revanche, est celui qui peine à trouver une petite place sur notre terre. Il cherche à prendre pied sur le rivage, mais dès qu'il accoste, le bord de la mer se remplit de monde. Et quand il essaie de se retirer pour prendre un peu de repos, comme Marc nous l'a raconté samedi, il gagne un endroit réputé désert, qui est noir de monde. La liturgie semble nous mettre sous les yeux un Dieu qui ne laisse pas de place aux hommes et des hommes qui ne laissent pas de place à Dieu.
La vérité est entre les deux. Nous connaissons tous la phrase du poète Hölderlin : "Dieu a fait l'homme comme la mer a fait les continents, en se retirant." Dès le premier jour de la création – comme nous l'aurait raconté la première lecture si nous étions dans une année impaire – Dieu choisit de céder de la place à autre chose, et il voit que c'est bon. Salomon sait bien que son temple ne suffit pas à contenir Dieu, puisque l'univers lui-même est trop étroit pour l'englober. Mais Dieu est capable de se faire petit pour habiter nos maisons de prière. Et quand Dieu sera contemplé par Isaïe (6,1-2), les pans de son manteau rempliront le temple, comme aujourd'hui la nuée, mais des séraphins se tiendront au-dessus de lui, pour bien montrer qu'il ne touche pas le plafond (Is 6, 1-2).
Claire d'Assise va plus loin, dans sa troisième lettre à Agnès de Prague (21-22) : "Par la grâce de Dieu, la plus digne des créatures, l'âme de l'homme fidèle est plus grande que le ciel, puisque les cieux, avec les autres créatures, ne peuvent contenir le Créateur et seule l'âme fidèle est sa demeure et son siège."
Encore faut-il que nous le laissions y entrer, car il n'est pas du genre à forcer la porte. S'il nous laisse une place auprès de lui dans son temple, nous pourrions aussi l'inviter à prendre toute la place dans notre cœur.
Quand je dis : toute la place, je ne veux pas signifier qu'il faut commencer par mettre tout le monde dehors. Il ne s'agit pas d'expulser nos affections humaines, nos amitiés, pour réserver à Dieu toute la place. Dieu n'est pas le rival de l'homme. Et d'ailleurs, si quelqu’un dit : "J’aime Dieu", alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas (1Jn 4, 20). Là où il y a Dieu, il y a aussi place pour tous ceux et celles que notre cœur peut aimer.
Mais quand je parle de laisser Dieu pendre toute la place, je veux dire lui rendre libre parcours en nous, ne pas le maintenir sur le rivage de notre cœur, dans un quartier de notre âme où il ne risque pas trop de bousculer notre bon sens. Au contraire, l'inviter à faire comme chez lui, à se sentir chez lui dans toutes les fibres de notre être, à reprendre possession des derniers recoins de notre château intérieur. Ne rien soustraire à sa lumière.
Chaque jour, dans cette église, la prière commence par le verset du psaume : Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange. Nous n'attendons pas qu'il vienne du dehors pour ouvrir nos lèvres. Nous demandons à notre hôte intérieur de nous remplir si pleinement qu'il déborde de nous. Viens, remplis mon cœur. Sois en moi source jaillissante, ouvre mes lèvres, force le barrage de mes lèvres, pour te répandre en louange !
Frère François de Wavreumont , Hurtebise le 9 février 26
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