vendredi 14 août 2026

Liturgie 19e vendredi TO-II Matthieu 19, 3-12 ; Ezéchiel 16, 1...63

Mémoire de St Maximilien Kolbe
Introduction

Nous voici rassemblés en communauté, en Eglise.

« Je veux que tu vives ! »

Telle est la parole que Dieu adresse à son peuple dans la liturgie de ce jour.

Une parole qui peut paraître paradoxale tandis que nous célébrons, en ce 14 août, la mémoire d’un martyr…

Mais pas aussi paradoxale qu’il n’y paraît… Nous y reviendrons.

Un confesseur et un martyr qui m’est cher : Saint Maximilien Kolbe.

Je voudrais retracer les grandes lignes de sa vie, afin que nous percevions davantage le sens de son geste ultime.

Le Père Maximilien fut franciscain conventuel et prêtre.

Il est né en 1894 en Pologne.

Très épris de la Vierge Marie, il a fondé la « Mission de l’Immaculée » et a beaucoup œuvré pour la diffusion de la vénération de Marie par les médias.

Entré dans la résistance, il est arrêté par la gestapo le 17 février 1941 et transféré au camp d’Auschwitz.

En juillet 1941, un prisonnier du bloc 14 où se trouve le Père Kolbe, parvient à s’échapper.

En guise de représailles, dix des 599 prisonniers du bloc sont condamnés à mourir de faim et de soif.

Dix hommes, dont un père de famille, sont sélectionnés.

C’est alors que Maximilien Kolbe entend un autre Polonais, Franciszek Gajowniczek, s’écrier : « Ma pauvre femme ! Mes pauvres enfants ! Que vont-ils devenir ? ».

Le religieux propose alors de mourir à sa place.

Les dix prisonniers sont enfermés dans un bunker souterrain du camp à peine éclairé par des ouvertures étroites : le « bunker de la faim ».

Le gardien du bunker témoignera qu’en très peu de temps, le prêtre Maximilien réussit à faire régner le calme et la piété parmi les compagnons de cette tragédie, par le chant de prières et d’oraisons : hymnes et psaumes.

Après trois semaines sans nourriture et sans eau, le Père Kolbe demeure en vie, après avoir vu mourir tous ses compagnons. La place venant à manquer, il est exécuté le 14 août 1941, par un kapo, criminel récidiviste chargé de l’exécution, qui fut incapable de fixer le regard du saint.

Son corps est brûlé le lendemain, le 15 août, jour de l’Assomption.

Comme le fit le Père Maximilien Kolbe, tissons la communion avec les hommes et femmes de notre temps par le chant des psaumes…

 

Méditation

« Je veux que tu vives ! »

Ce n’est pas une invitation si paradoxale en ce jour où nous célébrons la mémoire du Père Maximilien Kolbe.

Pour le percevoir, je me réfère à un auteur que j’aime beaucoup, Maurice Zundel, grand spirituel du siècle dernier.

Zundel a découvert dans le Père Kolbe « un homme libre, qui ne subit ni la vie ni la mort et qui peut faire de l’une et de l’autre un don… »[1].

En effet, le martyre, écrit Zundel, « n’est pas refus et condamnation de l’existence. Il atteste, au contraire, un bien qui la valorise et l’éternise, au point que la mort, loin d’y mettre fin, la confirme et l’accroît »[2].

Ce geste du Père Maximilien, c’est « la naissance de l’Homme véritable ».

Je vous cite encore Maurice Zundel :

« Dans tout le camp, il y eut une respiration vraiment humaine. Enfin, on voyait un Homme, un homme qui était plus grand que la mort, et qui attachait à la vie un prix infini, puisqu’il donnait sa vie pour garder la vie à un de ses frères !

Et on sentait qu’il allait entrer dans la mort comme un grand vivant, parce que, dans la mort, il allait réaliser cette plénitude du bien, de la grandeur et de la liberté, à quoi tous les hommes se reconnaissent eux-mêmes dans leur vocation essentielle.

Et, après l’immense terreur, il y eut dans le camp cette espèce de joie pascale, cette large respiration humaine, ce sentiment d’une rencontre avec la Présence unique, en dehors de laquelle aucune présence ne peut se réaliser. Et, pour achever ce chef-d’œuvre, le Père Kolbe, entré dans le bunker de la faim avec ses compagnons, les fit chanter, comme si la vie triomphait, parce qu’elle triomphait, en effet, dans cet Homme unique.

Il avait suffi de cet Homme unique, pour que toute cette humanité, un instant, fût transfigurée, et qu’elle reconnût à quoi elle était appelée. Dieu, justement ici, transparaît en l’homme, comme l’homme transparaît en Dieu. C’est aussi la seule rencontre authentique avec l’Homme : cette transparence de l’homme à Dieu, et ce transparaître de Dieu à travers l’homme »[3].

 

Temps de silence

Notre Père

Oraison

En ce jour, Seigneur, tu redis, à chacun de nous ton désir de Vie et de bonheur.

« Vivre », c’est apprendre le don de nous-mêmes, jour après jour, comme ton Fils l’a vécu et comme le Père Maximilien Kolbe en a témoigné par son geste de totale désappropriation et d’entière liberté.

Accorde-nous de découvrir, selon les mots de Maurice Zundel, combien « l’homme n’est vraiment lui-même que dans le dialogue silencieux avec ce Plus-que-lui-même dont la rencontre suscite l’espace où la liberté respire »[4].

Nous te le demandons, par Jésus-Christ, ton Fils ressuscité, qui règnes avec Toi et le Saint-Esprit, un seul Dieu pour les siècles des siècles.

Sr Marie-Jean le 14 août 2020



[1] Maurice Zundel, La pierre vivante, p. 18.

[4] Maurice Zundel, Un autre regard sur l’homme, p. 174.

jeudi 13 août 2026

Liturgie de la Parole 19e jeudi TO-II Matthieu 18, 21-19, 1, Ezéchiel 12, 1-12

 Introduction

Dans la première Lecture, Dieu demande à Ezekiel de quitter sa maison occupée par des gens qui ne voient pas, qui n'entendent pas, « une engeance de rebelles », dit-il. Ezekiel doit quitter cet endroit, comme un exilé et les yeux bandés, vers un autre lieu.  C'est un signe pour la maison d'Israël qui partira en exil. Le prince se bandera les yeux pour ne plus voir son pays.

En saint Mathieu, Pierre demande à Jésus combien de fois il faut pardonner à son frère, alors Jésus raconte la parabole du roi qui règle ses comptes avec ses serviteurs.

Pour entrer dans cette célébration, chantons les psaumes en rendant gloire à Dieu qui nous pardonne.

 

Commentaire

Combien de fois n'entendons-nous pas cette phrase « je ne lui pardonnerai jamais » ?

Les pharisiens disaient qu'il fallait pardonner trois fois. Pierre pense rejoindre la pensée de Jésus en pardonnant sept fois, mais Jésus l'invite à pardonner sans limite.

 

« Nous qui entendons aujourd'hui cette invitation, ne risquons-nous pas d'en rester aux belles théories sans réel impact sur la réalité ? Il nous est déjà bien difficile de pardonner à ceux qui nous ont blessés par une parole désobligeante... ou une indifférence méprisante ou à ceux qui nous ont trompés. Alors, comment parler de pardon pour un assassin, un violeur, un dictateur qui écrase son peuple, un grand propriétaire qui exploite les petits paysans, un trafiquant de drogue qui détruit toute une jeunesse ?

Et Dieu répond : « je sais que le pardon n'est pas à votre portée. La pardon, c'est moi qui l'ai inventé et mon Fils sur la croix m'a supplié de pardonner aux hommes.

Le pardon, c'est un don que j'accorde à ceux qui me le demandent ; c'est la plus belle manifestation de mon Esprit au cœur de l'homme. Pardonner, c'est avoir part au don de ma propre vie, c'est accueillir une part-donnée de mon amour. »

C'est vrai que le pardon défie toute logique humaine, mais il est la seule force capable d'enrayer la spirale de la violence. Il est la seule brèche possible dans le mur de béton armé de la rancune. Réfléchissons, celui qui ne pardonne pas rend captive la miséricorde de Dieu. En refusant de la communiquer aux autres, il l'empêche de prendre corps en lui. On ne reçoit la liberté de Dieu, qu'en devenant soi-même libérateur.
La parabole est celle de notre vie quotidienne : celui qui a été gracié ne fait pas de grâce alors que le don de Dieu est fait pour être partagé, le pardon pour être imité. La grâce est bloquée par celui qui garde ce qu'il a reçu. Le pardon de Dieu précède notre pardon pour le rendre possible mais celui qui ne pardonne pas ne peut être pardonné. Si nous faisons obstacle au pardon divin en ne le partageant pas, nous nous en excluons nous-mêmes. Le pardon de Dieu s'accomplit dans la communauté dans la mesure où il circule entre les frères et sœurs.

Finalement, seule la contemplation amoureuse de Dieu nous fera entrer dans le mystère du pardon évangélique qui est une nouvelle naissance pour le pardonné et pour le pardonnant. Si Jésus nous demande l'impossible, c'est justement pour le rendre possible ». (*)

Danièle le 13 août 26

(*) Extrait du livre « Paroles pour la route » (quelques homélies de l'Abbé Roger Gillet) 


mercredi 12 août 2026

Liturgie de la Parole 19e mercredi TO-II Matthieu 18, 15-20 ; Ezéchiel 9, 1-7 ; 10, 18-22

Résonances

Ah les visions fantastiques du prophète Ezéchiel ! Dans ce long livre prophétique, il y a toutes sortes de visions, plus fantastiques ou effrayantes les unes que les autres. Il y a pourtant une cohérence, un fil rouge, que l’on pourrait résumer par les derniers mots du livre : « le Seigneur est là » (adonai shamma).

Le passage de ce jour est morcelé. Deux parties : la première raconte les châtiments qui s’abattent sur les habitants de Jérusalem qui se sont détournés de Dieu. Seul un petit nombre est sauvé : ceux qui sont marqués au front d’un signe qui les distingue. C’est d’ailleurs un thème récurrent chez Ézéchiel, cette question du petit nombre de rescapés. La deuxième partie raconte comment la gloire de Dieu quitte le temple de Jérusalem, en chevauchant des Kéroubim, ces êtres ailés qui viennent tout droit de la culture babylonienne. Signe que le texte a été écrit dans le contexte de l’exil. Les Kéroubim sont aussi ceux qui se tiennent aux deux extrémités du propitiatoire, au-dessus de l’arche de l’alliance. C’est le lieu où « Dieu se laisse rencontrer », le lieu de la présence. Ici, chez Ézéchiel, il parle de « la gloire » de Dieu. Autre mot pour dire sa présence. Dans la littérature rabbinique, ce sera la shekina, la « demeurance » de Dieu.

Et donc la gloire de Dieu, la présence de Dieu, quitte le temple. Ce n’est pas le lieu saint qui fait la présence du Seigneur, c’est la présence du Seigneur qui fait qu’un lieu est saint. Dieu suit la logique des hommes : si personne ne vient m’adorer dans le temple, si le temple devient même bien plutôt le lieu où on adore les idoles, qu’à cela ne tienne, je quitte le temple pour aller là où se trouvent mes fidèles. C’est le grand fil rouge du prophète Ézéchiel : le Seigneur reste avec son peuple, où qu’il soit.

Et c’est ici qu’on peut faire un lien avec l’évangile, et cette belle formule de Jésus : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux ».

Dans la tradition juive, il y a un nombre requis : ce qu’on appelle le minyan. Pour qu’il y ait une assemblée de prière, il faut au moins dix hommes ayant atteint leur maturité religieuse. « Si dix hommes prient ensemble, la Chekhinah (Présence divine) plane au-dessus d’eux », dit une maxime des Pirké Avôt.[1]

Jésus connaissait-il cette maxime ? Voici une citation plus longue : « rabbi Halaphta de Kephar Hananyah dit : Quand dix personnes sont assises et s’occupent de la Torah, la gloire de Yhwh est au milieu d’elles. Quand elles ne sont que cinq, elle est encore au milieu d’elles. Quand elles ne sont que trois, la gloire de Yhwh est encore au milieu d’elles. Et si elles ne sont que deux, la gloire de Yhwh est au milieu d’elles. Et s’il n’y a qu’une seule personne à s’occuper de la Torah, la gloire de Yhwh l’habite encore »[2].

Sr Marie-Rapahël le 14 août 24



[1] Voir dictionnaire encyclopédique du judaïsme au mot minyan.

[2] Cité par le commentaire de Chouraqui

mardi 11 août 2026

Liturgie de la Parole 19e mardi TO-II Matthieu 18, 1-5.10.12-14 ; Ezéchiel 2, 8-3,4

Résonnances

En ce jour, nous allons essayer de mettre en lien la fête de sainte Claire, le début de la retraite des enfants, la première lecture avec Ezéchiel et l’évangile de Matthieu.

Est-ce que vous aimez lire ? Alors, vous connaissez l’expression « dévorer un bouquin ». La Bible est un vieux bouquin… ne va-t-il pas nous faire avaler beaucoup de poussière ? Peut-être, au contraire, va-t-il avoir dans notre bouche le goût du miel. Le prophète Ezéchiel fait cette expérience. Dieu lui demande de « manger un livre » ! Quand Dieu veut nous parler, il passe par des hommes à qui il demande de manger sa parole ! Manger, assimiler, faire sien, être imprégné, nourri transformé par ce que l’on a mangé.

Dans ce sens, Jésus aussi est un prophète, un homme habité par la Parole de Dieu pour nous la transmettre. Mais il est plus que cela, parce qu’il est lui-même la Parole de Dieu. Quand nous écoutons Jésus, nous écoutons Dieu. Quand nous regardons Jésus, nous regardons Dieu. Et que dit-il ? Que donne-t-il à voir ?

Il ne cesse de nous parler d’une réalité mystérieuse qu’il appelle la « Royaume des cieux ». Qu’est-ce que c’est ? Un lieu ? Un groupe ? Une manière de vivre ? Les disciples de Jésus se posent la question. Et ils se posent une question tout humaine à ce propos : « qui est grand, qui est petit dans le Royaume des cieux ? » Autrement dit : quelle est l’échelle des valeurs dans le Royaume des cieux ? Y a-t-il une hiérarchie ?

Nous les humains, nous avons toujours besoin de nous comparer, besoin de nous sentir plus grands, meilleurs, plus forts, plus doués… besoin d’être admirés, besoin de se sentir aimés… C’est important de se sentir aimé… mais cet esprit de concurrence peut tout abîmer dans nos relations. Peut même aboutir à des guerres terribles. Il y a des gens qui aiment la guerre, juste pour montrer qu’ils sont les plus forts. Et tant pis pour tous ceux qui vont souffrir ou mourir à cause de cela !

François d’Assise rêvait de cela, lui aussi : être aimé, admiré, être le plus beau, le plus riche. Il mettait de beaux habits, il entraînait ses copains dans les fêtes, il payait la tournée… Il rêvait de gloire !

Un jour, Dieu est venu à la rencontre de François et il l’a rejoint dans ce rêve même : tu veux la gloire ? Je vais t’en proposer une qui surpasse toutes les autres. Dieu a touché la corde sensible de François.

Revenons à l’évangile. Pour répondre à la question des disciples, Jésus ne dit rien, mais il pose un geste fort : il prend un enfant et le place au milieu du groupe. C’est inattendu, parce que les enfants, du temps de Jésus, n’étaient pas admis au milieu des adultes. Jésus dit deux choses :

-        « Si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux »

-        « Celui qui accueille un enfant comme celui-ci en mon nom, il m’accueille moi. »

Premièrement : devenir comme un enfant, devenir petit comme un enfant… Pourtant, je me dis : les enfants ne désirent-ils pas devenir grands ? Mais Jésus parle ici à des adultes. Les adultes pensent parfois qu’ils ne doivent plus grandir. Or, Jésus nous dit : pour grandir dans le Royaume des cieux, il faut apprendre à devenir petits. Pas évident ! Nous pouvons ici regarder Jésus lui-même : n’est-ce pas lui qui est « le plus grand dans le Royaume des cieux » ? Et pourtant, il s’est abaissé pour devenir semblable aux hommes…

Deuxièmement : celui qui accueille un enfant accueille Jésus lui-même. Saint François a vécu quelque chose de semblable : il a découvert que Jésus se cachait dans la personne des tout-petits. Et singulièrement, dans la personne d’un lépreux. D’abord, il a croisé la route du lépreux et il s’est dit : je vais m’abaisser jusqu’à lui, je vais l’embrasser, lui témoigner un peu d’affection, même si cela me dégoûte. Mais en pensant cela, François n’était pas encore à la hauteur du lépreux. Il était au-dessus, il était « plus grand ». Le baiser au lépreux est devenu le baiser du lépreux. Et là, il a compris que le baiser du lépreux était le baiser du Christ. « Qui accueille le petit accueille Jésus… et qui accueille Jésus dans la personne du petit se laisse en fait accueillir par Jésus. Retournement de perspective !

Retenons ces deux grandes idées de l’évangile de ce jour :

-        Devenir petit pour devenir grand.

-        Accueillir Jésus et se laisser accueillir par lui.

Quand le prophète a été invité à manger le petit livre, il lui semblait que ce livre était très poussiéreux, indigeste. Et puis, il a fait l’expérience que ce livre, dans sa bouche, avait le goût du miel…

Sœur Marie-Raphaël le 11 août 26

lundi 10 août 2026

Liturgie de la Parole 10 août st Laurent Jean 12, 24-26 ; 2 Corinthiens 9,6-10

Lumineuse joie
Méditation

Voici la fête d’un personnage bien sympathique. Les Actes de sa Passion, nous disent que ce brave diacre a placé en sureté les biens de l’Église de Rome dont il avait la charge, en les donnant aux pauvres. Et lorsque l’empereur Valérien l’a sommé de livrer les trésors de l’Église, il s’est présenté avec des pauvres et des infirmes ! Voilà les trésors de l’Église ! Il pouvait dire avec st Cyprien : Celui qui a la crainte de Dieu découvre Dieu sous les haillons des pauvres.[1]

 Oui, voilà le bonheur de Laurent : lumineuse joie qui découvre le visage de Dieu dans le pauvre, le petit, et se donne à son service.

 On comprend alors le choix de lectures que nous offre le lectionnaire du jour.

Le psaume que reprend st Paul chante : De grand cœur il donne au pauvre, sa justice, demeure à jamais.  Oui, donner au pauvre, ce n’est pas œuvre de luxe, œuvre méritoire ; c’est justice ! C’est simple justice dont il n’y a pas à se glorifier.

Le passage de la lettre aux Corinthiens que nous avons reçu est véritable hymne au partage. Il y a joie à considérer cette terre comme bien commun, et à y vivre le partage. Saint Paul reconnaît que tout bien vient de Dieu, et qu’il nous est confié non point pour se replier dessus, mais pour vivre en communion, en communauté de partage.

Les biens qui doivent assurer notre subsistance, tissent des liens entre humains.

Lors donc que tu mets en œuvre la miséricorde, si tu tends un pain, souffre avec celui qui a faim ; si tu donnes à boire, souffre avec celui qui a soif ; si tu offres un vêtement, souffre avec celui qui est nu, si tu reçois un hôte, souffre avec celui qui est étranger, nous dit st Augustin[2]

Là nous devenons véritablement humain, à l’image de Dieu, en effet, nous dit Grégoire de Nazianze : L’homme n’a rien de plus commun avec Dieu, que la faculté de faire le bien[3]

 Voilà qui doucement nous fait basculer vers la lecture de l’Évangile de ce jour. En effet, il ne faudrait pas que la méditation de la Parole s’arrête simplement en une invitation à une pratique morale aussi vertueuse soit elle, détachée de son fondement intérieur. S’il nous faut entrer en la danse du partage, c’est bien plus profondément, parce que nous sommes invités à entrer dans la danse de l’amour, qui est don non plus de ce que l’on possède, mais bien de ce que l’on est !

 N’est-ce pas au don total et absolu de soi, que nous convie Jésus ? Comme le grain de blé qui meurt en terre, pour donner vie à un bel épi, nos vies données totalement dans l’obscurité de la terre, liées à la vie donnée de Jésus en l’incarnation, porteront fruit pour le Royaume.

Se donner, servir, trouve tout son sens, en la présence de Dieu qui s’y vit.

 Joignons nos vies au pain et au vin offert en cette eucharistie, et Jésus en fera son corps,  les prendra, il les rompra, et les donnera : pain rompu pour la vie du monde.

Sr Myrèse le 10 août2011



[1] Cyprien, De la bienfaisance et de l’aumône, n° 8

[2] Augustin, Sermon 6, (Morin)

[3] Grégoire de Nazianze, De l’amour des pauvres, n° 27

dimanche 9 août 2026

Liturgie de la Parole 19e dimanche A Matthieu 14,22-33 ; 1Rois 19, 9a.11-13 ; Romains 9, 1-5

Présence réelle dans la tempête
Homélie

Il y a exactement trois ans, nous étions huit cents Belges à revenir des Journées Mondiales de la Jeunesse, qui s’étaient déroulées au Portugal.

De nombreux jeunes ont relaté que le moment le plus marquant vécu à Lisbonne était la veillée de prière qui s’est déroulée le samedi soir, au Parc Tejo, en présence du Pape, et surtout du Saint-Sacrement.

Imaginez. Vous vous retrouvez au milieu d’une marées de jeunes, tout autour de vous, à perte de vue, dans un silence parfait, en adoration devant le Saint-Sacrement.

Plusieurs ont exprimé l’extrême douceur qu’ils ont ressentie à ce moment. C’était comme une onction céleste qui se déversait dans les cœurs.

N’est-ce pas une minuscule préfiguration de la vie éternelle, où nous serons bien plus nombreux encore ?

Ce fut l’expérience d’Élie qui a rencontré le Seigneur, non pas à travers de redoutables manifestations météorologiques, mais dans l’humble caresse d’une brise légère. Alors que lui-même, Élie, était en proie à des tempêtes comparables à celles d’un nombre incalculable de nos contemporains, il se tourne vers le Seigneur et lance son S.O.S.

Un peu comme ces trois marins de Micronésie qui ont échoué sur une île minuscule du Pacifique suite à une panne de leur embarcation et qui ont été sauvés grâce à un immense « S.O.S. » qu’ils ont tracé dans le sable. Des avions ont repéré le « SOS » géant.

Un hélicoptère a été dépêché secourant ainsi les trois naufragés. S.O.S. : Save Our Souls (« Sauvez nos âmes »).

Le récit évangélique de ce dimanche, qu’on pourrait intituler : « Présence réelle dans la tempête » n’a pas été rédigé pour être seulement écouté mais d’abord pour être revécu. À chaque fois, celui qui en prend connaissance est invité à passer d’auditeur à acteur.

Savons-nous, en toute détresse, nous tourner promptement vers Dieu ? Savons-nous aussi discerner les appels au secours de notre prochain ? Et savons-nous y répondre ?

Au milieu de leurs angoisses, les apôtres font une expérience de salut. Nous pourrions prendre quelques instants pour identifier les tempêtes que nous avons traversées récemment ou qui nous agitent encore.

L’Église primitive a souvent été confrontée à des dangers mortels. Lorsque l’Évangéliste écrit, des vents contraires se sont déjà levés : l’Église doit faire face à de violentes persécutions, — une réalité, pour certains chrétiens, encore terriblement actuelle.

Cet Évangile nous rappelle que Jésus n’est jamais loin, qu’on peut toujours compter sur lui. Combien de fois notre vie ressemble à cette barque “battue par les vagues” à cause des vents contraires. La barque en difficulté peut être la santé, les affaires, notre couple, notre famille, les difficultés financières, le délitement de la morale ambiante, la pollution, l’instabilité géopolitique, …

Cette peur des apôtres sera à son comble quand ils confondront Jésus avec un fantôme.

Aujourd’hui encore, combien de personnes prennent le Christ pour un être imaginaire voire un épouvantail ! En fait, si nous étions toujours éveillés à sa présence nous le reconnaîtrions instantanément. Mais les gens ont tant de fantasmes dans le cœur !

Pierre, progressivement rassuré, se distingue des autres, il veut “en imposer”. En fait, dans les épreuves, il donnera des contrexemples d’héroïsme. Celui que Jésus a baptisé “le rocher” n’avait rien d’un surhomme. Mais il n’était pas inutile que Pierre connaisse cet échec, lui qui devait, par la suite, perpétuer la miséricorde dans l’Église naissante.

Au passage, cela plaide en faveur de l’historicité des récits évangéliques, car si les apôtres avaient inventé une histoire, ils auraient trouvé d’autres fictions que celles où leur chef à plusieurs reprises se prend les pieds dans le tapis !

Comparez avec certains régimes autoritaires contemporains, où le pouvoir entretient un véritable culte de la personnalité : statues monumentales, portraits omniprésents et immenses panneaux couverts de slogans exaltant continuellement les dirigeants.

Au contraire, les Évangiles, montrent les apôtres, Pierre compris, pleins de limites et de défauts, exactement comme nous, finalement. Le premier pape, un moment, n’a plus pensé qu’à la tempête et il a cessé de regarder le Christ. Souvent, plus le danger est imminent et plus nous sommes tentés d’agir par nous-mêmes. Et quand Pierre appelle enfin son Seigneur, le Christ vole à son secours. Parce que Jésus comprend nos faiblesses son reproche est plein de douceur : « Pourquoi as-tu douté ? »

En d’autres mots qu’y a-t-il de positif à remettre en question sa présence, sa puissance et sa volonté de nous venir en aide ?

Nous n’aimons pas que les autres doutent de nous, de notre parole, de notre amour, … Cela ne fait pas plaisir non plus au Christ que nous doutions de sa présence et de sa capacité à agir.

Au milieu des petites ou des violentes tempêtes, apprenons jour après jour, cette sublime leçon du Christ : « Confiance ! … N’ayez plus peur. » Cette assurance procure l’allégresse intérieure. Elle nous permet de percevoir le sourire réconfortant du Christ, le capitaine de nos vies, et celui, exquis, de la Vierge bénie qu’il nous plaira d’honorer solennellement dans quelques jours.

Frères et sœurs, au cœur de nos tempêtes, ne quittons jamais le Christ des yeux. Osons lui adresser, en toute simplicité, nos S.O.S. tout en demeurant attentifs à ceux de nos frères. Demandons à la Vierge, la grâce d’accueillir, comme elle, la volonté divine et de nous y réfugier à chaque instant. Gardons confiance : le Seigneur est toujours actif et il nous murmure, comme à Pierre, comme à Élie : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus jamais peur ! »

Abbé Vincent Jemine, Hurtebise le 9 août 26

samedi 8 août 2026

Liturgie de la Parole 18e samedi TO-II Matthieu 17, 14-20 ; Habacuc 1, 12-2,4

Ouverture

Bonjour, nous voici en Eglise pour célébrer notre Dieu, pour l’écouter, pour partager sa vie. Prenons le temps de réaliser pourquoi nous sommes ici. Prenons le temps d’être avec Lui comme Lui est avec nous ! prenons le temps chacune au plus profond de lui parler, avec cette même simplicité du prophète : Seigneur, depuis les temps anciens, n’es-tu pas mon Dieu, mon Saint, toi qui es immortel ? tes yeux sont trop purs pour voir le mal, tu ne peux supporter la vue de l’oppression. Alors pourquoi regardes-tu ces perfides, pourquoi restes-tu silencieux quand le méchant engloutit l’homme juste ? et nous poursuivrons avec le psalmiste : ils s’appuieront sur toi, ceux qui connaissent ton nom, jamais tu n’abandonnes, Seigneur, ceux qui te cherchent... Tu as vu, tu regardes le mal et la souffrance, tu les prends dans ta main ; sur toi repose le faible, c’est toi qui viens en aide à l’orphelin.  Tu entends Seigneur, le désir des pauvres, tu rassures leur cœur, tu les écoutes.

Descendons dans notre cœur pour vivre avec notre Dieu cette liturgie.

 

Après l’évangile

Voici un récit qui flaire bon le parfum de la compassion de notre Dieu. Jésus a souci de cet enfant, et du désarroi de son père. Mais ce récit transpire la tristesse de Jésus face à nous… son espérance un brin déçue peut-être…

Nous voyons Jésus attentif à la souffrance qui lui est présentée… le tout est de lui présenter ! et pour cela d’avoir une foi vivante et confiante. Nous voyons Jésus éprouvant un brin de lassitude : Génération incrédule et dévoyée, combien de temps devrai-je rester avec vous ? combien de temps devrai-je vous supporter ?

Certains exégètes ont essayé de faire un tri dans les paroles qui sont placées sur les lèvres de Jésus : celles que Jésus aurait vraiment dites, et celles que la première communauté lui aurait attribuées. Il me semble que jamais la première communauté n’aurait osé attribuer une telle parole de lassitude à Jésus et qu’il est fort probable que Jésus l’ait réellement prononcée. Puis-je être à l’écoute de cette peine de Jésus, suis-je prête à y remédier ? Jésus, Dieu notre Père avec Lui, souffre de notre incrédulité, de notre façon d’appréhender le réel, sans foi.

Et on dit : ben, je crois quand même un peu… ma foi est minuscule. Même pas comme un grain de moutarde, d’accord, elle est faible, petite, fragile, mais je ne suis pas sans foi…

Et on se trompe peut-être sur la quête de Jésus, est-ce vraiment la faible quantité de foi que nous avons qu’il nous reproche ? de nombreuses traductions disent : si vous aviez de la foi gros comme un grain de moutarde… alors on se met à évaluer, soupeser notre foi… mais regardez le texte grec, et dites-moi où vous trouvez cette expression ? le texte grec dit : si vous aviez de la foi, comme un grain de sénevé…. Pas gros comme un grain de sénevé, mais comme un grain de sénevé. Alors Jésus est-il occupé à soupeser notre foi ? ou à en voir la fécondité ? en mesure-t-il le tour de taille ? ou en regarde-t-il la vitalité ? si ta foi est comme un grain de sénevé, cela veut dire qu’elle porte en elle une force de vie, une puissance de vie, aussi petite soit-elle. Et cette puissance de vie te permettra de poser les gestes que Jésus lui-même a posé. Cette foi qui est une confiance, t’unit par le plus intime à Dieu, et alors tu peux devenir instrument du salut de Dieu, car tu es branché sur ta source. Si ta foi est union profonde à celui qui t’a créé, appelé, qui t’a partagé sa vie, alors tu peux à ton tour transmettre cette vie, la partager à ceux et celles que tu croises sur ton chemin.

Demandons au Seigneur, une telle foi, forte, puissante, vivante comme un grain de sénevé. Une foi qui nous donne de rayonner de la vie de Jésus. Et alors nous pourrons secourir ceux qui nous appellent à l’aide.

 

Introduction au Notre Père

avec Jésus qui nous a confié, partagé sa relation au Père, nous osons dire :

 

Prière de conclusion

Père, toi qui nous as donné ta vie en partage, toi qui nous reconnais pour tes enfants, vois nos cœurs, nous les ouvrons devant toi, déposes-y une graine de foi, de foi vivante, que nous puissions transmettre ta vie. Et que de proche en proche, ton royaume se répande sur notre terre. Nous te le demandons par Jésus Christ, ton fils…

Sr Myrèse le 8 août 2020

vendredi 7 août 2026

Liturgie de la Parole 18e vendredi TO-II Matthieu 16, 24-28 ; Nahum 2, 1…21 ; Deutéronome 32, 35…41

Introduction

Dans le cantique du Deutéronome qui remplace aujourd’hui le psaume graduel, nous lisons ceci :

« C’est moi et moi seul, pas d’autre dieu que moi ; c’est moi qui fait mourir et vivre : si j’ai frappé, c’est moi qui guéris et personne ne délivre de ma main ». Et un peu plus loin : « je tournerai la vengeance contre mes rivaux, je règlerai leur compte à mes adversaires ».

Ce cantique vient commenter le passage du prophète Nahum, où on observe effectivement comme une dichotomie : une promesse de fête pour Juda et de destruction pour Ninive. Alors, tout ce qui arrive, c’est l’œuvre de Dieu ?

On entend parfois dire que la pandémie du covid est une punition de la part de Dieu. Et les explosions de Beyrouth, c’est aussi la volonté de Dieu ? Mais quel Dieu !?

Le livre de Nahum (dont nous lisons aujourd’hui le seul extrait prévu pour la liturgie) commence par cette présentation de Dieu : « un Dieu jaloux et vengeur, tel est le Seigneur. […] Le Seigneur est lent à la colère et sa puissance est grande, mais il ne laisse absolument rien impuni, lui, le Seigneur ».

Il faut signaler qu’il y a ici un magnifique jeu de mots en hébreu : « jaloux et vengeur » se dit : el qanum venaqum adonai. Les mêmes lettres, dans un ordre inversé, donnent qanum (jaloux) et naqum (vengeur). Le nom de Nahum, quant à lui, signifie « consolation ». L’ensemble de ce livre est d’un très bon niveau poétique et littéraire, comme nous l’entendrons aujourd’hui dans le passage qui décrit la destruction de Ninive. Mais il ne suffit pas de savoir bien écrire : encore faut-il avoir quelque chose à dire ! Et quelque chose qui soit une bonne nouvelle !

Prêtons l’oreille, tout en chantant les psaumes, à cette bonne nouvelle qui semble plutôt déroutante…

 

Commentaire après l’évangile.

Le message du prophète Nahum a des accents de vengeance qui semblent à l’opposé de la Bonne Nouvelle. Pourtant, les paroles de Jésus dans l’évangile d’aujourd’hui ne sont pas plus faciles ! « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même… » (littéralement : qu’il se renie lui-même !) L’interprétation traditionnelle de ce verset invite à voir combien la suivance de Jésus implique des renoncements. Et cela, nous le savons tous d’expérience. Nous avons aussi, heureusement, que ce choix nous conduit sur un chemin de vraie liberté intérieure, ce que saint Benoît nous invite à faire quand il dit que le moine doit « renoncer à sa volonté propre ».

Il ne s’agit pas de remettre en question cette interprétation traditionnelle, mais il faut quand même reconnaître qu’elle a pu donner lieu à des excès et que si beaucoup de personnes, aujourd’hui, la contestent, ce n’est pas sans raison. Le renoncement à soi peut mener à l’épuisement de soi dans une générosité qui se déconnecte de sa propre source.

Que faut-il renier ? À quoi faut-il renoncer ?

Pour mieux comprendre, il faut peut-être replacer ce verset dans le contexte qui précède : la confession de Pierre à Césarée de Philippe, la première annonce de la passion, la réaction offusquée de Pierre et la réponse brutale de Jésus : « passe derrière moi, Satan ! ». « Derrière Jésus », c’est la place de Satan. Et tout de suite après, Jésus dit : « si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce… ». Il faut renoncer à marcher derrière Jésus… pour marcher à côté de Jésus, car c’est cela qu’il dit après (et qui a été mal traduit par la version liturgique) : « qu’il prenne sa croix et qu’il marche avec moi, qu’il m’accompagne ».

Il dit ensuite : « celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi (et cette incise est importante !) la trouvera. « 

Dans cette formule contrastée, je ne vois pas une opposition, mais un enchaînement. On voudrait tous sauver sa vie (le mot vie est ici psychè, âme, c’est-dire principe de vie), mais il n’est pas en notre pouvoir de la sauver. On finit toujours par la perdre, car elle ne nous appartient pas. Mais on peut la perdre « à cause de Jésus », c’est-à-dire en le suivant de près, en l’accompagnant. Et alors, on la trouve (et non « on la garde », comme dit la traduction liturgique). On trouve la vraie vie, le principe profond de vie qui nous anime, le soi profond (à l’opposé du moi superficiel).

Revenons à notre phrase du Deutéronome, du début : « le Seigneur fait mourir et vivre ». Oui, c’est une bonne nouvelle. Il y a quelque chose en nous qui doit mourir, qui meurt de toute façon, et c’est aussi un don de Dieu. Ce chemin – pas évident – nous fait trouver la vraie vie.

 

Prière de conclusion

Seigneur Dieu, ton amour pour l’humanité est un amour jaloux, un amour fou. C’est toi, le premier, qui souffre de nos blessures. Regarde notre monde où tant de pauvres crient vers toi sans trouver de consolation. Répare les brèches, relève les murs. Permets-nous de marcher aux côtés de ton Fils et de porter nos croix de façon juste, afin de trouver dans le don de sa vie la force de donner la nôtre et de trouver ainsi la vraie vie, celle qui s’enracine en toi.

Sr Marie-Raphaël le 7 août 2020

jeudi 6 août 2026

Liturgie de la Parole 6 août Transfiguration du Seigneur A, Matthieu 17, 1-9 ; 2Pierre 1, 16-19

 Homélie

Hier, nous faisions mémoire de la dédicace de la basilique Sainte-Marie-Majeure. En 366, la Vierge Marie apparaissait au pape Libère et à un riche couple pour demander la construction d’une basilique à Rome. Elle indique l’emplacement en y faisant tomber la neige le 5 août.
Aujourd’hui, 6 août, c’est un peu comme un voile de neige, qui a été répandu sur celle qui s’appelle désormais Marie-Ephrem et je peux affirmer sans crainte de me tromper, Marie-Ephrem, que le Vierge Marie souhaite que ton cœur, ta vie et tout ton être soit un sanctuaire tout neuf entièrement dédicacé à la Trinité.
Nous menons une vie singulièrement ordinaire. D’ailleurs, pour la plupart de ses contemporains, Jésus était un homme au final assez commun, lui qui marchait sur les routes poussiéreuses de Galilée. Puis un jour précis, cette normalité a volé en éclat d’une manière tellement majestueuse et même…effroyable — nous dit saint Matthieu — que l’enveloppe du quotidien s’est déchirée
pour laisser place à une lumière totalement insoutenable : son visage et ses vêtements rayonnent d’une clarté qui n’appartient pas à la physique de notre monde.
Puis la scène gagne encore en intensité : Jésus est rejoint par deux monuments de l’Ancien Testament. Ils discutent ensemble comme si le temps n’existait plus. La théologie orientale, surtout avec saint Jean Damascène, et plus tard Benoît XVI insistent sur un point crucial : il n’y a pas de changement de nature chez Jésus : il ne devient pas divin par magie sur la montagne, ce n’est pas une mutation, mais une révélation.
L’éclat de celui qui est Lumière née de la Lumière perce soudain l’enveloppe de sa nature humaine. C’est par un excès d’amour pour nous que Jésus s’est voilé sous son humanité afin de pouvoir entrer en contact avec chacun d’entre nous.
Si Jésus n’avait pas caché sa Divinité, l’éclat de sa Majesté infinie aurait provoqué une peur paralysante comme on le voit aujourd’hui avec les disciples. Par contre, en se montrant comme un petit enfant ou un homme ordinaire, Jésus créé un climat de confiance et de fraternité,
permettant à l’âme d’être avec Lui comme on prend le plus charmant des bébés dans les bras voire contre son cœur.
Cette théophanie n’est pas seulement centrée sur le Christ, elle est trinitaire. On a la voix du Père depuis la nuée, le Fils qui est transfiguré et la nuée qui symbolise l’Esprit saint. Cela porte un nom savant : c’est l’obombration formé du latin umbra, l’ombre obombration signifie littéralement “l’acte de couvrir de son ombre”.
Nous pensons bien sûr à l’action de l’Esprit Saint venant sur la Vierge Marie lors de l’Annonciation :
   « Le Saint-Esprit viendra sur toi,
               et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre »[1].
Cette “ombre” divine n’est en rien synonyme d’obscurité, mais bien plutôt présence protectrice. Pensons à l’importance de trouver de l’ombre quand on est en plein soleil !
Mais il y a un détail qui change tout. Les fameux “six jours après”. Qu’est-ce qui a bien pu se passer six jours avant pour que ce timing mérite d’être mentionné par notre saint évangéliste ? Eh bien, six jours avant, Jésus a brisé toutes les illusions de ses disciples. Pierre venait de le reconnaître comme Messie, mais Jésus leur annonce qu’il va monter à Jérusalem, souffrir et être mis à mort. Quel choc !
À eux qui attendaient un roi guerrier pour virer les Romains et on leur annonce un condamné à mort. Pierre s’y oppose farouchement. Jésus le recadre direct.
En venant racheter l’homme, le Fils s’est incarné dans une “chair mortelle” pour descendre dans l’abîme des misères humaines afin de les guérir de l’intérieur.
C’est à travers l’humanité du Christ que l’âme peut contempler les reflets de la Divinité sans être aveuglée, et y laver ses péchés pour s’orner de la ressemblance divine.
L’humanité du Christ a été nécessaire pour unir à nouveau Dieu et l’homme, car sans le Verbe fait chair, il n’y aurait pas eu de moyen de communication entre l’Infini et le fini. Depuis le péché des origines, l’homme a perdu la capacité de voir Dieu directement dans sa propre chair.
Les âmes sont devenues comme des “illettrées” du langage céleste, c’est pourquoi, Jésus a dû utiliser le voile de son humanité et un langage fait de paraboles humaines pour enseigner le b.a.-ba du salut.
Voiler sa gloire permet à Dieu d’opérer ses plus grandes œuvres dans le secret et l’ordinaire.
En se cachant sous des formes modestes comme la vie à Nazareth ou dans l’Hostie, le Fils évite d’imposer sa présence par la force en laissant la créature libre de Le chercher et de L’aimer.
Puis il y a eu le projet de camping proposé par Pierre. Il veut construire des abris matériels pour s’installer dans le divin. Saint Augustin lui répond : on n’a pas besoin de trois tentes puisqu’on a déjà notre demeure véritable, le Christ lui-même.
L’injonction divine : c’est écoutez-le. L’écoute, ce n’est pas passif. Jésus disait juste avant, qu’il fallait se rendre à Jérusalem et porter sa croix. La vision fige, mais l’écoute exige de se lever.
L’engagement implique de redescendre dans la vallée pour affronter une existence très incarnée.
Alors, sur le papier, la Transfiguration, c’est super beau. Mais en toute honnêteté, est-ce que ça a vraiment marché ?
Ces mêmes apôtres Pierre, Jacques et Jean qui ont vu cette lumière divine incroyable,
 sont les mêmes qui vont s’endormir misérablement pendant l’agonie à Gethsémani. Et à l’arrestation, ils fuient.
Pourquoi leur offrir cette vision si elle s’effondre à la première épreuve ?
Dom Pius Parsch, dans son Guide de l’Année liturgique utilise une très belle expression pour expliquer cela. Il dit que le Thabor a planté en eux un germe de gloire. Un germe, cela a besoin de temps, sous terre, dans le noir. C’est pour cela que Jésus leur ordonne de n’en parler à personne avant sa résurrection. Pendant la passion, les disciples n’ont pas la lucidité d’utiliser cette mémoire, le combat étant trop violent.
Mais après Pâques, cette graine germe. Leur compréhension est rétroactive. Le souvenir remonte et communique son sens à tout le reste. Pour conclure, je vais reprendre les cinq étapes pratiques proposées par le Père Simon d’Artigue.
La première, c’est la mise à l’écart.
Le texte dit que Jésus les emmène à l’écart.
Arrêter le rythme et freiner, ce n’est pas fuir le monde.
C’est créer un espace d’écoute essentiel.
Et ça fait écho au voile blanc que notre chère postulante reçoit,
une forme de retrait du monde non pas pour l’abandonner
mais pour favoriser le dialogue avec notre meilleur ami.
C’est un signe d’appartenance à une communauté,
à un style de vie,
très interpellant, surtout si jeune.
Une fois cet espace créé, on passe à la deuxième étape, la montée.
Le texte précise bien que Jésus gravit la montagne.
Donc ça demande de l’effort.
La prière, ce n’est pas juste de la relaxation,
c’est un combat contre notre paresse, notre fatigue,
contre le stress généré par un emploi du temps bien chargé.
Et la troisième étape alors ? C’est l’écoute.
Aujourd’hui, on nous vend toutes sortes de méditations
comme des façons de faire le vide ou de se recentrer sur soi.
La prière chrétienne, c’est l’inverse, c’est un décentrement.
On fait silence non pas pour s’écouter soi-même,
mais pour laisser Dieu travailler, nous travailler
   avec toute sa puissance d’amour créateur.
La quatrième étape, c’est être avec Jésus seul.
Après la voix du Père, les apôtres relèvent la tête
et ne voient plus que Jésus : Moïse et Élie ont disparu.
Il s’agit de goûter la paix de Dieu,
de se laisser remplir par sa présence active.
Comme une religieuse qui devient progressivement
et spirituellement l’épouse du Christ.
L’âme contemplative console Celui
   qui en retour de son amour, reçoit essentiellement de l’ingratitude[2]
et elle participe au salut de toutes les âmes,
   par ses continuels “Je t’aime”.
La cinquième étape : on redescend de la montagne.
Chez vous, les Bénédictines, c’est le fameux ora (prie) et labora (travaille).
Chères sœurs en Christ, il n’y a pas si longtemps,
vous avez reçu vous aussi, ce voile blanc,
non pas pour quitter le monde mais pour choisir de l’aimer autrement,
en laissant le Christ faire de votre cœur un lieu dédicacé à sa présence.
Souvenons-nous du Thabor
dans le silence de la prière comme dans l’humble travail quotidien,
écoutons le Fils bien-aimé et laissons toute notre vie murmurer :
« Seigneur, il est bon que je sois ici, avec toi. »

Amen.

Abbé Vincent Jemine, Hurtebise le 6 août 26



[1] Luc 1, 35.

[2] La citation exacte, rapportée par sainte Marguerite-Marie Alacoque, est : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu’ils ont pour moi dans ce Sacrement d’amour. » Elle provient de l’Autobiographie de sainte Marguerite-Marie, § 92, à propos de l’apparition du Sacré-Cœur en 1675.