Liturgie de la Parole 5e lundi de carême Jean
8, 1-11 ; Daniel 13, 1… 62
Commentaire d’André Wenin
Vous vous doutez bien que je vais
parler de Suzanne ! En fait, cette histoire magnifiquement racontée
dénonce à sa façon ce que Jésus dénonce lui aussi lorsqu’il renvoie à eux-mêmes
ceux qui accusent la femme adultère pour pouvoir l’accuser, lui. Se plaçant
dans la position de juges sûrs de leur droit, ils mettent en place un dispositif
retors destiné à pousser l’autre à la faute. Les anciens du livre de Daniel sont
dans une dynamique semblable, mais la poussent un cran plus loin : se
posant en justes, ils accusent la femme d’une faute qu’elle n’a pas commise,
mais qu’ils voulaient commettre eux-mêmes .
Dès le point de départ, le récit
les présente comme des anciens. À ce titre, ils font partie des membres
importants de la communauté. De plus, ils exercent la fonction de juges cette année-là.
Mais ils vont agir exactement à l’inverse de ce qu’un juge est censé faire. En
cause, leur convoitise éveillée à la simple vue de Suzanne. Cette femme, épouse
de Joakim, a un nom qui signifie « le lys » en hébreu (Shôshannâ).
Cela dit quelque chose de la pureté de celle qui, élevée dans le respect de la
loi de Moïse, va manifester jusqu’où elle peut aller pour être fidèle à cette
loi. Mais ce n’est pas cette qualité qui attire les deux anciens ! C’est
sa grande beauté. Pleins de convoitise, ils attendent le jour favorable.
Le récit fait bien sentir qu’ils
ont prémédité leur coup, jusque dans certains détails. Ils épient la femme et,
au moment qu’ils estiment favorable, ils l’agressent et font pression pour
qu’elle consente à avoir des rapports avec eux – un scénario qui
malheureusement n’est pas de la fiction. Suzanne
refuse. En fait, elle sait qu’elle fait face à un dilemme impossible :
soit elle se rend coupable aux yeux de la loi et dans ce cas, elle commettra
une faute passible de mort (dans l’évangile, les pharisiens rappellent qu’une
femme adultère doit être lapidée, cf. Dt 22,22) ; soit, elle tombe aux
mains des anciens qui lui ont dit qu’ils l’accuseraient d’adultère avec un
jeune homme, ce qui lui vaudra aussi la mort. Coincée, elle manifeste sa droiture
en préférant mourir après avoir refusé l’ultimatum des anciens plutôt que de transgresser
la Loi qui promet la vie à celui qui la garde. Elle préfère la mort physique à une
vie qu’elle sauverait au mépris de la loi.
Suzanne se met alors à crier :
selon la loi, pour qu’une femme soit accusée d’adultère, il faut qu’elle n’ait
pas crié au moment où l’homme voulait avoir un rapport avec elle (Dt 22,23-27).
Mais les anciens crient plus fort de sorte que la foule s’ameute avant d’être
abasourdie par ce dont ils accusent Suzanne. Le tribunal se réunit le lendemain
pour ce qui va être une parodie de procès. En effet, les deux anciens qui sont aussi
des juges parlent en tant que témoins, les seuls témoins et à charge. Leur mystification
reçoit l’adhésion du peuple qui les croit sur parole précisément en raison de
leur position d’anciens et de juges, qui incite à la confiance. Ils exploitent donc
leur position d’autorité pour tromper aussi le peuple, qu’ils aveuglent afin de
préserver leur image et s’en sortir indemnes au détriment de l’innocente.
Ainsi condamnée à mort sur la foi
d’un témoignage qu’elle sait être faux, Suzanne se met à prier Dieu, en
accusant publiquement ces deux hommes et en proclamant sa propre innocence. Et
elle est crue. Par un tout jeune homme. L’opposition est presque caricaturale :
d’un côté, les deux anciens, des gens d’importance, reconnus dans leur position
et leur dignité, de l’autre, le tout jeune homme qui n’a rien à dire, car son
jeune âge ne lui permet pas de s’exprimer en public. Ce jeune homme se nomme
Dani-el, ce qui signifie « mon juge, c’est Dieu ». Autrement dit, il figure
dans le récit la réponse de Dieu qui, comme l’a dit Suzanne, connaît le secret
des cœurs et connaît toutes choses. Par sa bouche, Dieu va blanchir l’innocente
et démasquer les coupables. Daniel, c’est donc la voix de Dieu, son
porte-parole dans le procès dont les accusés – juste retour des choses – sont
les témoins-juges du procès de Suzanne. Le signe que Daniel parle pour Dieu,
c’est que, lors de l’interrogatoire des anciens, il les accuse de crimes que, vu
son âge et sa position, il est incapable de connaître. C’est donc bien Dieu qui
mène la procédure judiciaire qui va consister simplement à vérifier le
témoignage rendu par les deux anciens.
Mais avant cela, Daniel s’adresse
à la foule en dénonçant la bêtise qui l’poussée à croire les deux anciens sur
parole : « Vous êtes fous d’avoir condamné sans mener
l’enquête, sans chercher à vérifier le témoignage de “ceux-ci” ». Au fond,
le jeune homme réclame simplement que l’on suive une procédure correcte en
vérifiant soigneusement les dires sur la base desquels on va condamner
quelqu’un. Il interroge alors les deux menteurs pour les confondre en
s’appuyant sur leur témoignage même. Mais avant de poser la question fatidique,
Daniel les accuse de délits qui, je l’ai dit, il ne peut pas connaître mais que
Dieu dénonce à travers lui.
Au premier, Daniel dit :
« toi qui as vieilli dans le mal… » – remarquez qu’il est en
train de parler à un ancien qui inspire suffisamment confiance à la communauté pour
avoir été désigné comme juge ! – « tu portes maintenant le poids des péchés que tu as commis autrefois en
jugeant injustement : tu condamnais les innocents et tu acquittais les
coupables », ce qui, en soi, est déjà une faute grave pour un juge. Ce
n’est d’autant plus que le Seigneur a dit : « Tu ne feras pas mourir
l’innocent et le juste » (Ex 23,7). Non seulement tu as commis une injustice,
mais tu as en plus enfreint la loi de Dieu que tu es censé respecter. En
parlant ainsi, Daniel accuse le juge de prononcer des sentences iniques, exactement comme celle
qui vient de condamner Suzanne à la peine capitale en la faisant passer pour
coupable alors qu’elle est innocente et juste. Bref, Daniel ne fait que montrer
que la condamnation de Suzanne est une pratique courante chez lui.
Au deuxième, Daniel dit : « Tu es de la race de Canaan »,
infidèle. « La beauté t’a dévoyé et le désir a perverti ton cœur. »
Et il insiste à nouveau sur le fait que ce n’était pas la première fois.
« C’est ainsi que vous traitiez les filles d’Israël, et, par crainte,
elles se donnaient à vous », ce que précisément Suzanne a refusé de faire,
comme le récit l’a raconté : fidèle à la loi, elle n’a pas consenti à son
crime. Ainsi donc, lorsque ce scélérat a voulu la contraindre, il n’a fait que
reproduire ce que, en raison de sa position supérieure, il a réussi à faire avec
d’autres femmes à qui il s’imposait par la peur.
Bref, avec l’un puis avec l’autre, Daniel dénonce non seulement ce qu’ils
viennent de faire avec Suzanne, mais leur crime répété : donner raison au
coupable en condamnant l’innocent, et séduire des femmes et leur faire peur pour
pouvoir abuser d’elles en toute impunité. Indirectement, Daniel les accuse
aussi de mensonge. Car agir comme l’ont fait ces gens n’est possible que s’ils
mentent, que s’ils dissimulent la vérité ou la travestissent. Condamner un
innocent et blanchir un coupable, procède d’un mensonge éhonté. Rendre la
justice alors que l’on abuse de sa position pour violer des femmes, c’est une
tromperie infame. C’est précisément en les amenant à mentir une nouvelle fois que
Daniel va les confondre en leur posant la fameuse question de l’arbre sous lequel
ils auraient vus Suzanne et son amant. En répondant chacun avec le même aplomb,
ils apportent la preuve que leur témoignage était faux, et que, donc, Suzanne
avait raison quand elle les dénonçait dans son appel au Dieu éternel et
omniscient. En mentant, ils condamnaient l’innocent : c’est par le
mensonge que Daniel les démasque comme coupables, tandis qu’ils se condamnent
eux-mêmes. Il les prend ainsi leur propre piège. « Devant moi, (les
méchants) ont creusé une trappe : ils sont tombés dedans » (Ps 57,7,
voir aussi 7,15-17).
Le texte le souligne en finale : l’innocente est sauvée, les coupables
sont punis, victimes du châtiment qu’ils réservaient à leur victime. Par la
voix de Daniel, Dieu a jugé. Il a levé le voile des apparences pour qu’éclate
la vérité. En même temps, il a donné une leçon de sagesse au peuple qui se fiait
aveuglement à des gens d’autorité. Daniel, au fond, c’est l’image vivante du Dieu
qui veut la justice et ne fait pas acception des personnes, un Dieu aussi qui
donne sa sagesse à qui il veut. Car l’avertissement sous-jacent est sage : méfiez-vous des apparences, en particulier
lorsqu’elles viennent de gens de pouvoir… Une leçon qui résonne étrangement
dans notre monde.
Invitation au
Notre Père
« Des
orgueilleux m’ont couvert de calomnies, de tout cœur, je garde tes
préceptes ». Le Dieu qui donne les préceptes de la Loi est un Dieu qui, en
cela, se montre Père, puisque la Loi est en faveur de la vie. Nous pouvons
maintenant nous adresser avec confiance envers Celui que Jésus nous a appris à appeler notre Père
André Wénin, Hurtebise le 23 mars 26