Liturgie de la Parole 20e mercredi TO-II Matthieu 20, 1-16a ; Ezéchiel 34, 1-11 ; Psaume 22
Introduction
Aujourd’hui
nous avons droit à une parabole, une de plus me direz-vous : « Le Royaume
des Cieux est comparable à… » De fait, c’est véritablement une technique ou une
forme de communication très prisée par Jésus. Jésus va mettre en avant une
situation rocambolesque qui va piquer notre attention et susciter un certain
malaise chez celui qui s’en tiendrait à une interprétation au premier degré. Si,
spontanément, le texte vous rebute, je vous invite à écouter la manière dont Jésus vient nous signifier le
monde tel que Dieu le souhaite. Un monde de convivialité, un monde du
partage qui permet à tous les êtres humains que nous sommes un vivre ensemble
où chacun peut trouver le nécessaire qui donne accès au bonheur et à la joie du
Royaume de Dieu. Comme toujours, nous sommes invités à tirer des enseignements
en fonction de notre propre vécu.
Vous
entendrez aussi ce que le Seigneur annonçait par la voix d’Ezéchiel 587 ans
avant J-C. Les prophéties d’Ezéchiel ressemblent curieusement à ce que Jésus
soulève comme questionnement.
Le
psalmiste l’a bien entendu et bien compris. Il chante son expérience et sa
louange : « Le Seigneur est mon
berger, je ne manque de rien. Sur
des prés d’herbe fraîche il me fait reposer. Vers les eaux tranquilles il me
conduit, il y refait mon âme. Il me guide aux sentiers de justice à cause de
son nom. » Entrons avec lui dans la prière et la louange.
Commentaire
Je
me projette quelques années en arrière, au temps ou j’étais employeur, et, que
ce soit sur base d’un contrat légal préétabli ou non, une telle largesse pour
les uns, un tel déséquilibre salarial en fonction des heures prestées, auraient
suscité une levée de boucliers de la part des ouvriers. Cela aurait suscité colère
et indignation voire entraîné une revendication syndicale.
Essayons
de remettre les choses dans leur contexte et voyons s’il est possible de comparer
des choses comparables. On peut penser en effet que les conditions d’emploi devaient
être très différentes à l’époque de Jésus.
Détrompez-vous…
Si vous avez écouté les informations de ces derniers jours, vous comprenez que
deux mille ans plus tard, nous vivons une sorte de copié/collé d’une bien
triste réalité !
Revenons-en
à la parabole : Il s’agit ici d’un maître de maison qui est propriétaire
de grands domaines terriens, des terres qu’il ne peut exploiter à lui tout
seul. Il est donc dans l’obligation d’engager des ouvriers salariés pour
travailler sur son domaine. Le travail et les conditions sont pénibles mais ces
hommes sont assurés de manger et de vivre. Dans les périodes de grande activité
(moissons, vendanges) on fait appel pour la journée à des travailleurs
occasionnels. Ces journaliers reçoivent pour salaire une pièce de monnaie, une
pièce d’argent obligatoirement payée le soir même. Il y a des chômeurs, comme
ces ouvriers de la 11ème heure attendant vainement un employeur sur la
place publique. Je vous fais remarquer qu’il y avait déjà une certaine forme de
sécurité sociale puisque la Loi prévoit qu’une petite partie de la moisson doit
être réservée aux étrangers, aux veuves et aux orphelins qui peuvent venir
glaner les épis laissés au sol… les miettes en quelque sorte, comme disait une
certaine Cananéenne !
Est-ce
que cette manière de fonctionner est révolue ? On pourrait le croire et l’espérer.
Hélas. Aujourd’hui encore beaucoup de personnes sont recrutées et embauchées
selon les besoins, selon l’urgence, au rythme des saisons. Des journaliers,
comme on les appelle, dont la précarité est liée à une forme de flexibilité que
certains voient comme une forme de progrès nécessaire. Flexibilité, un mot bien
à la mode et qui laisse entrevoir une justice tout aussi flexible et peu
scrupuleuse. Je remarque que ces emplois précaires sont dévolus aux plus
faibles, aux « sans quelque chose », à ceux qui sont « sans emploi,
sans diplôme, sans défense, sans repères… » Des gens taillables et
corvéables à merci et qui, pour la plupart, sont logés dans des conditions
insalubres, traités de façon inhumaine.
Bien
sûr, de belles avancées ont été réalisées, il faut le reconnaître, mais ils
sont encore tellement nombreux à attendre le bon vouloir de ceux qui détiennent
les clés du pouvoir et de l’emploi.
Remarquons
aussi que le maître ne convient pas d’un salaire avec les ouvriers de la 3ème
heure, ni avec ceux de la 6ème ou la 9ème mais il leur
dit : « Je vous donnerai ce qui
est juste ». A ceux de la 11ème heure, il ne propose
d’ailleurs rien sinon d’aller travailler.
Quand
vient le moment de la sainte paye nous sommes tous curieux de savoir combien
vont recevoir ces derniers arrivés et aussi ce qui correspond à ce que Jésus a
annoncé comme juste. Qu’un employeur embauche encore des journaliers à 17H00
est inimaginable, mais qu’il leur verse le même salaire qu’à ceux qui ont
travaillé depuis 6H00 du matin est un scandale. En fait, tous reçoivent le même
salaire. Est-ce cela que l’on qualifie de juste ? Ceux qui ont trimé toute
la journée sous un soleil de plomb sont loin de le penser. Et, même s’ils
reçoivent ce qui leur était promis, ils attendent la reconnaissance de leurs
efforts, une forme d’équité.
L’accord conclut a pourtant bien été
respecté, mais de quelle justice parle-t-on ? Jésus va faire
passer la logique du calcul, de la rétribution en fonction des mérites, au
second plan.
La
parabole oppose ici deux logiques.
Il y
a d’une part la logique du monde qui suit les règles du donnant/donnant et où
les rôles et les valeurs sont fixés.
Jésus,
lui, veut faire apparaître la logique du Règne de Dieu qui bouscule les règles
établies. Le Règne s’approche, - ou il est déjà là - quand il bouscule nos
attentes et nos schémas. Ce qui prime c’est l’assurance du minimum vital
c’est-à-dire que chacun ait de quoi se nourrir et vivre : une pièce
d’argent est nécessaire. Tout homme a de la valeur, un prix inestimable aux
yeux de Dieu. La logique d’une gratuité, d’une certaine démesure donnant accès
au Royaume de Dieu n’est pas un discours creux mais elle exige une prise de
conscience personnelle et collective. La logique du Royaume n’est évidemment
pas la logique du monde.
Un
changement profond de système de valeur est proposé. Le Règne de Dieu n’est ni
une utopie, ni un fantasme immergé dans un futur incertain. Les signes ne sont
pas à chercher ailleurs que dans le quotidien ; un quotidien où surgit le
beau, le bon, le vrai ; un quotidien où l’amour bouscule les raideurs
humaines, fussent-elles pieuses !
L’exemple
le plus improbable c’est celui d’un homme, celui qu’on appelle « le bon
larron ». Cet ouvrier de la dernière minute reçoit un salaire garanti.
Celui qu’il n’exige pas mais qu’il confie à Jésus : « Souviens-toi de moi quand tu seras dans ton Royaume ».
Je voudrais
terminer par de la gratitude. S’il y a encore beaucoup à faire au point de vue
du respect de la dignité humaine, j’ai énormément de reconnaissance pour tous
ceux qui ont œuvré à l’édification d’un système social, pour tous ceux qui
continuent à se battre pour le maintenir et l’améliorer afin que les
« sans papiers, les sans bonne santé, les sans emploi, les sans
qualifications » puissent être assurés et bénéficiés du minimum vital. Le droit
aux moyens de subsistance ne se discute pas et doit être garantis sans restriction.
Invitation au Notre Père
« Le Seigneur est mon berger, je ne
manque de rien. Vers les eaux du repos il me mène, il y refait mon âme. Il me
guide aux sentiers de justice à cause de son nom »
Seigneur,
comme Jésus lui-même nous l’a appris nous te prions : Notre Père…
Prière de conclusion
Nous
sommes reliés quand nous nous épaulons dans une mission collective. Le Royaume
est fondé sur des capacités partagées, des talents communs, des forces réunies…
L’amour des frères est une forme de mort à soi-même, à nos égoïsmes, nos
vanités, notre amour propre. Je ne voudrais pas qu’on oublie qu’avec le Christ
nous sommes à la fois dans sa vie, dans sa mort et dans sa résurrection. Alors
oui ça implique une forme de radicalité, une exigence qui nous dépasse. « Que la foi soit notre main
secourable, celle qui s’empare de la grâce qui permet ce qui nous dépasse ».
Nous te le demandons par Jésus, le Christ. Amen.
Raymond
le 19 août 2020