Matthieu 2, 1-12 Liturgie de la Parole Épiphanie année A
Autres lectures : Isaïe 60, 1-6 ; Éphésiens 3, 2-3a.5-6
Homélie
L’évangile de saint Matthieu semble avoir été écrit au sein de communautés chrétiennes restées très proches de la foi juive : il est le plus juif des évangiles, celui qui se réfère le plus à la Loi. Il est significatif que, pour ces communautés, Matthieu propose autour de la naissance de Jésus le récit de la visite mystérieuse de sages venus d’Orient. Il est le seul à le faire. Il souligne ainsi, dès le début de son récit de la vie de Jésus, que l’Évangile, la bonne nouvelle, s’adresse à toutes les nations : c’était loin d’être évident pour une communauté chrétienne d’enracinement juif. Alors que le prophète Isaïe qui, à sa manière, propose une vision universelle de Dieu pour toutes les nations le fait à partir du centre qu’est Jérusalem, le christianisme naissant va se déplacer vers les nations, vers le monde étranger à la foi juive. On sait combien saint Paul, qui écrit ses lettres avant l’époque de la rédaction des quatre évangiles, a ouvert la foi au monde païen, non sans conflits et difficultés. Dans la lettre aux Éphésiens, nous avons entendu cette affirmation particulièrement forte : « Ce mystère (de l’évangile), c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus. »
Notre Église est dite catholique, c’est-à-dire au sens propre universelle. Mais depuis le 11e siècle, l’Église a connu une fracture majeure entre Orient et Occident. Cela a conduit à une double difficulté. D’une part, les Églises orthodoxes ont eu tendance à devenir des Églises nationales : la patriarcat de Moscou est un bon exemple de cette dérive à l’heure actuelle. Il y a ensuite eu la fracture née de la Réforme. Mais, d’autre part, l’Église catholique latine, de fait d’Europe occidentale, a eu tendance à se considérer comme l’unique centre du christianisme, même si elle a largement émigré tant sur le continent américain qu’en Afrique. De plus, au sein de l’Église catholique, ici en Europe et chez nous, il y a des différences importantes de sensibilités, d’options théologiques, liturgiques, éthiques. Comment, dans ces conditions, vivre la communion, une forme d’unité dans la différence en nous fondant sur l’Évangile ?
Le synode sur la synodalité, qui s’est conclu il y a un an, a manifesté une évidence : les Églises européennes sont devenues minoritaires au sein de la grande Église catholique. Cela pose de nouvelles questions difficiles : comment vivre ensemble et en communion alors que nous sommes différents, différents dans nos expériences historiques, mais aussi dans nos théologies et dans nos approches éthiques ? L’expérience œcuménique conduit aussi aujourd’hui à poser autrement la question de la recherche de communion dans la différence, d’une forme d’unité qui n’efface pas les différences : avec les Églises orientales, orthodoxes et autres, et avec les Églises protestantes de plus en plus dispersées. Comment être bonne nouvelle pour toutes les nations ?
Les différences étaient largement géographiques : les Église orthodoxes en Orient, les Église protestantes dans l’Europe du Nord, et l’Église catholique dans l’Europe du Sud… Ces différences sont de plus en plus présentes chez nous maintenant. Et les différences religieuses ne sont pas seulement chrétiennes : c’est aussi la forte présence de l’islam, et les religions beaucoup plus minoritaires comme le bouddhisme. Et cette autre différence de tous ceux qui n’ont aucune appartenance religieuse. Comment vivre ensemble, faire ici et maintenant peuple ensemble ? Et comment faire peuple ensemble alors que les clivages idéologiques et politiques sont tellement marqués ? La difficulté de mettre sur pied un gouvernement bruxellois est un signe parlant de cette difficulté du vivre ensemble, en acceptant l’autre dans sa différence.
Comme croyants, fêter aujourd’hui l’Épiphanie n’est-ce pas chercher sincèrement à vivre ensemble différents, sans tenter d’éliminer les différences en imposant son point de vue ? Vivre différents comme chrétiens, parce que associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, selon les mots de la lettre aux Éphésiens. Vivre différents en harmonie, comme citoyens d’un même pays, citoyens du monde. N’est-ce pas ce à quoi nous invitent ces sages venus d’Orient, ces sages qui se sont déplacés pour accueillir Jésus ?
À l’ouverture de cette année 2026, nous sommes pleins de questions et d’inquiétudes, et ces inquiétudes sont grandissantes. Tout indique que les rencontres de Trump dimanche dernier avec Zelensky et Netanyahou ne vont pas conduire à un cesser le feu au juste et digne que possible en Ukraine ni à une diminution de la violence à Gaza et en Cisjordanie, tout au contraire. Sans compter la multiplicité des conflits en Afrique, principalement. 2026 s’ouvre sur de mauvais augures.
Cependant aujourd’hui encore brillent des étoiles. Des voix d’indignation contre l’injustice et la violence se lèvent. De nouveaux chemins de vie, de solidarité, de communion avec la nature s’expriment et se cherchent. Non pas à partir des grands pouvoirs ou des salles de marché, sensés savoir ce qui est bien pour l’humanité, mais dans l’humilité de ce que les gens vivent en liberté. Des expériences spirituelles profondes, des expériences de Dieu se disent dans les religions du monde. Dans tout cela, l’Esprit de Dieu est à l’œuvre. Mais sommes-nous attentifs aux signes qui sont donnés, ouverts à l’initiative de Dieu aujourd’hui, alors que peut-être cela ne correspond pas à ce que nous avons toujours fait ou pensé ?
Après être venus adorer Jésus, les mages regagnèrent leur pays par un autre chemin, dit Matthieu. Qu’ont-ils fait de leur expérience et de leur découverte ? Nous ne savons pas. Nous ne sommes pas non plus maîtres du rayonnement de l’Évangile aujourd’hui : la grâce de Dieu continue à être à l’œuvre parmi nous et au-delà de nos horizons. Rendons-en grâce à Dieu.
Père Ignace Berten o.p. Hurtebise 4 janvier 26