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vendredi 3 avril 2026

Méditation Vendredi Saint

DÉTRESSE ET CONFIANCE DE JÉSUS SUR LA CROIX

A la neuvième heure (c'est-à-dire vers trois heures de l'après-midi), Jésus clama en un grand cri : "Eh, Eli, lama sabachtani", ce qui signifie : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" ...II est remarquable que les évangélistes aient transcrit les mots araméens, comme ils le font pour les paroles les plus impressionnantes du Seigneur : "Ephphata"; " Rabbounf', "Abba". Ces paroles ont été gardées telles que Jésus les avait prononcées, elles sont sûrement authentiques. Combien troublante est celle-ci ! Jésus abandonné par son Père !... Jésus, dans sa conscience psychologique, se sent vraiment abandonné par son Père. Si l'on comprend de quoi il s'agit ; cela est profondément vrai. Ce n'est pas un désespoir, quoi qu'en pensent certains qui, comme André Gide, ont usé de cette parole pour prétendre que Jésus est mort désespéré. Certes, il ne faut pas craindre de prendre au sérieux la détresse du Christ ; mais on doit dire détresse et non désespoir. Le désespoir suppose qu'on a perdu la confiance en Dieu, la détresse implique seulement une immense tristesse et désolation. Jésus, par la volonté du Père, a voulu goûter la mort humaine et sa condition tragique. Son Père l'a abandonné, non à la perdition, mais aux atteintes du mal et des pécheurs. A Gethsémani, Jésus a demandé que la mort lui fût évitée, mais il s'est incliné devant la volonté du Père ; à la croix, il refuse de boire le vin aromatisé afin de goûter jusqu'à la lie le calice de la mort humaine. La peine de cette mort humaine, qui est pour nous la grande tragédie, consiste précisément à se sentir abandonné : tout vous quitte, et vous vous trouvez seul à seul en face du Dieu Juge. Jésus, qui représente tous les hommes, se sent abandonné de Dieu, il va volontairement jusqu'à l'anéantissement, jusqu'à la souffrance totale ; devant Dieu il se sent couvert du péché du monde et c'est de là que vient cette affreuse détresse. Dieu l'a abandonné aux mains des pécheurs, des Romains et des Juifs...

La détresse réelle de Jésus légitime cette parole, mais il faut remarquer encore un point important : cette phrase est une parole de l'Écriture, le premier verset du psaume vingt-et-un qui a donné tant de traits au récit de la Passion. Lorsque Jésus prononce cette parole, il ne l'invente pas de lui-même, il veut montrer que l'Écriture s'accomplit en lui, que le psalmiste annonçait sa propre plainte. De plus, ce psaume qui commence dans l'angoisse s'achève dans la confiance. Or, pour les anciens lecteurs juifs et chrétiens, un texte cité évoque le passage qui suit. Les gens savaient alors l'Écriture par coeur ; le début suffit pour engager tout le psaume. Et le dernier tiers du psaume exprime la confiance finale du malheureux : J'annoncerai ton nom à mes frères, en pleine assemblée je te louerai... Car il n'a point méprisé ni dédaigné la pauvreté du pauvre.... Mais, invoqué par lui, il l'écouta. Jésus laisse entendre ainsi qu'après la détresse viendra le salut, après la souffrance viendra le triomphe. Il sanctifie nos plaintes par sa propre plainte, mais sa confiance en Dieu reste entière.

Cette parole est authentique ; jamais les chrétiens n'auraient inventé une parole si tragique, si dure. Ne la craignons pas, elle jette une grande lumière sur la souffrance de Jésus et le rend très proche de nos propres désolations

PIERRE BENOÎT

Passion et Résurrection du Seigneur, Le Cerf, 1966, p. 220-223. Orval F 23

 

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